Un autre regard sur la culture Vodou
Par Aurore Blanc
Profitant d’un des ponts de L’Ascension pour rejoindre ma famille à Strasbourg en mai 2026, j’ai cherché quels endroits insolites visiter. Et j’ai trouvé le château musée Vodou. Je m’intéresse depuis longtemps aux croyances et aux rites dans le monde entier. Et je me suis rendue compte que j’en savais très peu sur la culture Vodou.
Quand on parle du Vodou, nous autres occidentaux avons immédiatement à l’esprit des images de poupées traversées par de cruelles épingles, et de sacrifices sanglants et terrifiants. Or cette image est celle que les colons blancs ont bâtie au 17e siècle pour discréditer les croyances et les rites de leurs esclaves. Ils ont voulu que nous y voyions de la magie noire, sombre et dangereuse. Ils ont voulu séparer les cultures, en espérant que la leur dominerait et pousserait le Vodou à s’éteindre. Mais l’Histoire nous montre que ce n’est pas tout à fait ce qui s’est passé…
1- Infos pratiques
Dès le parvis de la gare les panneaux indiquant le Musée Vaudou piquent ma curiosité. Arnaque pour touristes en mal de selfies glauques, ou véritable hommage à une culture somme toute très mystérieuse ? Quelques jours après mon arrivée, je me rends donc au 4 rue de Koenigshoffen pour en avoir le cœur net.
Un peu refroidie par le tarif d’entrée (14 euros sans réduction), je comprends assez vite que le musée ne reçoit pas de subventions et vit des seules entrées de ses visiteurs. Pourquoi ? Est-ce parce que ce n’est pas un musée « sérieux » ? Il est quand même recommandé par le Routard et Le Petit Futé… Mon esprit analytique est sur le qui-vive. Il faudra que je fasse quelques recherches.
À l’accueil, on m’explique que je peux scanner un QR code (ma passion secrète!) pour suivre la visite audio guidée avec mon smartphone. Mon premier conseil sera donc de bien penser à prendre votre casque ou vos écouteurs… et de bien recharger votre portable avant de partir ! Parce que les contenus audio me semblent vraiment essentiels à une immersion complète dans ce voyage hors du commun. Certaines pistes se contentent de répéter ce qu’on peut lire sur les très nombreux panneaux explicatifs. Mais d’autres présentent des anecdotes complémentaires, et font surtout entendre des chants et de la musique traditionnelle auxquels on n’aurait pas accès sinon.
Me voilà donc partie, mon portable fraîchement rechargé par la gentille dame de l’accueil, à la découverte des quatre niveaux du Château Vodou. Le rez-de-chaussée explique quelles sont les origines géographiques du Vodou. Il raconte aussi la création du musée, cet ancien château d’eau construit sous occupation allemande entre 1878 et 1883 puis laissé à l’abandon à la fin des années 1950.
2- Fétiches et divinités
Après avoir gravi le premier tronçon de l’escalier en colimaçon, mon casque vissé sur les oreilles, j’atteins le premier étage. Ma rencontre avec les divinités du grand panthéon Vodou est un choc immédiat. Legba, Kélessi, Mami Wata, Densou, Atchakpa… Le petit espace entouré de voilages dans lequel je pénètre présente quelques sculptures en bois de tailles variées. Alors c’est ça, les fameux fétiches ? Je me souviens de la terreur qu’ils m’inspiraient dans mon enfance, quand la seule vision que j’en avais était celle des sbires de Karaba la sorcière. Je m’approche timidement, j’observe, j’écoute. Je commence à comprendre.
La religion Vodou considère que la vie des humains est influencée par des forces invisibles dont l’existence est hiérarchisée en trois niveaux : dieux, esprits, ancêtres. Pour entrer en contact avec ces forces, ils faut les matérialiser dans des objets vecteurs avec lequel on peut interagir. Des objets-dieux. Ce sont les fétiches (en fait appelés bocios).
La variété de forme, de taille et de texture est impressionnante. Je comprends aussi que ce qui compte ce n’est pas l’apparence de l’objet en lui-même, mais les ingrédients avec lesquels le bocio a été fabriqué par le bokono : le prêtre en charge du lien entre le monde du visible et celui de l’invisible.
Le bocio est une enveloppe qui superpose différents matériaux : de la terre, des bandes de tissu, des ossements, de la nourriture… Cette enveloppe contient des plantes, et renferme aussi les paroles magiques prononcées par le bokono pour l’activer. « Chaque objet est comme le mot d’un poème. Une fois fini, le bocio a autant de magie et de force qu’une poésie1. »
Ensuite, il faut nourrir le bocio pour ne pas qu’il perde sa force ou que le Vodou représenté se mette en colère ! Dans les clichés, c’est le moment des sacrifices sanglants. Mais je découvre que certaines divinités préfèrent l’alcool, ou bien aiment qu’on les nourrisse en leur donnant de la mie de pain ! C’est ce qui explique l’aspect unique et polymorphe de chaque bocio. Tant qu’on le nourrit, il ne cesse de grandir, par accumulation de couches de matière.
Je ne peux pas vous décrire tous les magnifiques bocios du premier étage, dont la forme varie des sculptures en bois aux objets du quotidien transformés en fétiches. Mais je voudrais quand même vous parler de ma rencontre avec Kélessi, le fétiche protecteur et seul fétiche actif du musée. En la regardant, impossible de se faire une idées de la forme de la déesse Kélessi. Son bocio est un amas impressionnant de bandes de tissu, de mie de pain, dont dépasse des ossements de chevreaux. L’ensemble pourrait paraître assez répugnant. Pourtant sa vision me scotche sur place. La vibration qui émane d’elle est colossale. Et je reste un moment à essayer de comprendre ce qui m’arrive. Je me déride un peu quand je lis qu’il faut l’arroser en lui crachant du gin dessus une fois par an. Mais tout de même. Il se passe ici quelque chose qui me dépasse.
3- Aider, protéger, accompagner, guérir
Je déambule dans l’étage avec l’impression d’être un peu sonnée. Je suis littéralement fascinée. J’ai envie de tout lire, de tout écouter, de tout comprendre !
J’adore les ossements, je les ai toujours trouvés bien plus beaux qu’effrayants, alors je me sens dans mon éléments. Mais je suis aussi très émue par la variété des matériaux composant les objets rituels qui s’offrent à mes yeux ébahis. Cadenas, filets, perles, coquillages, bijoux, bouteilles, ustensiles de cuisine… Il s’en dégage quelque chose d’humble et de puissant à la fois. Les bocios sont fabriqués avec les moyens du bord, loin des grandes icônes dorées de nos églises occidentales. En fait, chacun cherche à apporter une réponse à une question de la vie courante, à guérir un mal, à solutionner un problème du quotidien. Rien à voir avec de la magie noire. Il s’agit simplement de chercher à vivre mieux, à souffrir moins ! Je crois que c’est ça qui me touche.
Un des panneaux explicatifs m’éclaire soudain : « Envelopper des objets, les panser de couches d’étoffe, les enduire de sang et de terre sont des actions destinées à soigner le corps et l’esprit. […] Cette gestuelle se fait ainsi l’expression plastique d’une conjuration et d’une négociation avec l’invisible… à moins que ce ne soit avec nous-même ? »
J’ai déjà fait ça. Ramasser des cailloux ou des fleurs séchées liées avec des rubans et les mettre dans une petite pochette en rentrant à la maison. Déposer des fleurs ou des cailloux sur une tombe. Enterrer une lettre pleine de secrets. Fabriquer un porte-bonheur pour ma maman…
Le geste, la matière, le symbole. Dans la religion Vodou, il faut bien sûr ajouter les paroles magiques du bokono. Mais l’intention est la même : aider, protéger, accompagner, guérir. Je trouve ça très beau.
4- À la vie, à la mort
Je continue mon ascension et j’atteins le 2e étage qui ressemble à un grenier plongé dans la pénombre. L’atmosphère y est plus lourde, plus solennelle. J’entre sur le territoire des esprits de la nuit et des rites funéraires. C’est l’immense masque Vodou de Zangbeto qui m’accueille.
Dans la vie, on croise toujours de bonnes et de mauvais personnes. La religion Vodou considère qu’il en va de même quand les ancêtres meurent : certains demeurent bons, et d’autres mauvais. Ces derniers reviennent hanter les villages. Zangbeto est le gardien qui les empêchent de faire du mal aux vivants. Encore une fois, il s’agit de protection. Ce masque aux couleurs vives est fait pour chasser le Mal dans l’obscurité. Personne ne doit le voir ni le toucher. Pourtant il est là, à me juger de ses yeux ronds qui dépassent à peine de sa crinière chatoyante. Je m’éclipse tout doucement.
Ce second étage plus obscurs est assez inquiétant. J’y croise notamment un fétiche composé d’un crâne humain. Et là j’avoue que je ne fais pas la maligne. Ça m’interroge, d’ailleurs, cette différence que je fais entre les ossements humains et ceux des animaux. Quoi qu’il en soit, celui-ci me file un peu la chair de poule, d’autant plus qu’il est censé conférer à son détenteur le pouvoir d’entrer en contact avec des puissances habituellement craintes. Je ne m’attarde pas.
Mais je tombe en amour devant les Asen, de véritables petits mondes métalliques juchés haut sur leurs piques destinées à être plantées dans le sol devant les maisons des défunts pour garder vivace leur souvenir. Il servent donc à rendre hommage aux morts et participent au culte des ancêtres. Chacun d’entre eux représente ce qu’était la personne disparue, ce qu’elle aimait, ce qu’elle faisait dans la vie. Je me promène dans cette forêt de fer où chaque Asen raconte une histoire dans des décors du quotidien. Et une fois encore je suis très émue par cette manière de parler de la mort… mais surtout de la vie de la personne disparue.
5- Une surprise haute en couleur
Le dernier étage est une immense pièce ronde dans laquelle une lumière claire rebondit sur de gigantesques costumes multicolores. Si je m’étais attendue à trouver un monde si coloré dans un musée sur le Vodou ! Ce sont les masques portés par les membres des société secrètes Guèlèdè et Egungun.
Les masques Guèlèdè sont particulièrement chatoyants. Ils rendent hommages aux femmes, à leur fertilité mais aussi à celle de la Terre. Ils sortent lors de grandes fêtes de village, et dansent par exemple pour célébrer les bonnes récoltes ou remercier les Mères. Leurs coiffes sont de véritables petits bijoux d’architecture. Peuplées d’oiseaux, de fleurs, de serpents bariolés, serties de coquillages, on les voit lors de spectacles à visée pédagogique qui soudent la communauté autour de petits théâtres improvisés. Je pense aux sculptures de Niki de Saint Phalle qui ont peuplé mon imaginaire enfantin, et je souris.
Les Egungun quant à eux sont les masques des ancêtres disparus. Lors de grandes fêtes, ils dansent en tournant sur eux-même pour faire voler les multiples couches de tissu et entamer le dialogue avec les vivants. Ceux qui restent. Rien de triste dans ces commémorations : toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, rehaussées de perles et de sequins, viennent frapper ma rétine. J’ai envie de rire rien qu’à les regarder briller, figés là dans leur pose silencieuse.
6- Le parti pris d’un autre regard
« Bien loin des clichés, découvrez le Vodou tel qu’il est réellement : une religion et une philosophie de vie complexe qui puise ses racines au Bénin, Togo, Ghana et Nigeria. »
Voici le mots qui s’affichent en bas de la page d’accueil du site du musée. Je crois que j’aime bien cette accroche. Cette idée de démonter les clichés. J’ai avancé tout doucement, à la rencontre des figures Vodou qui m’environnaient de toute part. Et à mesure que j’avançais, j’avais les yeux et l’esprit qui s’écarquillaient. Me concernant, cette volonté de porter « un autre regard sur le Vodou » a vraiment porté ses fruits.
Je commence à comprendre comment, autour du 17e siècle, les autorités coloniales, avec l’appui de la religion catholique, ont littéralement diabolisé des croyances et des pratiques jugées barbares pour en faire un repoussoir absolu. Pour justifier leur domination sur des « sauvages » sans âme. Et ça me donne le tournis. Sur la question de la diaspora des cultes Vodou en lien avec la colonisation et l’esclavage, je vous renvoie au très bon article de mon amie la Plume Vagabonde qui a déjà fait un gros travail de recherches historiques sur le sujet [version audio disponible].
Ce que j’ai vu, ce que j’ai compris, moi, petite blanche ignorante, c’est à quel point les rites Vaudou quels qu’ils soient sont tournés vers… la vie ! Le but n’est pas de planter des aiguilles dans des poupées pour faire du mal à nos ennemis . Le but n’est pas de jeter des malédictions ni de faire couler le sang pour le sang. Le but, c’est de vivre mieux au quotidien. De surmonter la maladie, les difficultés matérielles ou relationnelles, la mort des êtres aimés… Et cela me semble encore plus significatif dans un contexte où la population a été violentée, déplacée et exploitée sans vergogne.
J’ai découvert en parcourant ce musée un univers d’une richesse insondable, que je comprends mieux mais qui demeure plein de mystères… Et c’est peut-être mieux ainsi ? Le musée cherche à rendre légitimes ceux à qui appartient cette culture. Il propose une autre manière de penser le rapport à la vie et à la mort. Il met en lumière des rites dont la matérialité symbolique n’est pas si éloignée de celle des autres religions (manger de l’hostie-corps, boire du vin-sang…). Je pense que cette visite est essentielle pour relativiser notre point de vue européano-christiano centré sur une religion toujours très active au Brésil, en Louisiane, à Cuba, en Haïti, et bien sûr dans les pays qui constituent son berceau (Ghana, Togo, Bénin et Nigéria).
Envie de découvrir d’autres visites insolites? Quelques articles de notre blog de voyage:
La tapisserie de l’Apocalypse d’Angers
Les roches sculptées de Rothéneuf
Les symboles cachés de l’église du Graal
Ossements, totems et cristaux: le facteur cheval islandais
Sources :
– 1 : Album jeunesse Vodou, écrit sous la direction de Florent Grandin et de Gaïa Mugler, illustré par Camille Tisserand
– Article du blog Démons et Merveilles : Vodou ou vaudou : une histoire spirituelle indissociable de l’esclavage
– Pour voir des images ou trouver des informations plus détaillées, n’hésitez pas à aller jeter un œil sur le site du musée qui est à lui seul une véritable mine d’or sur le sujet!
– Et pour celles et ceux qui préfère écouter: Lien vers le podcasts immersifs du musée




