Rubrique Carnet de Voyage

Musique irlandaise : une soirée à Cushendall

Quand on voyage en Irlande et qu’on aime la musique, on cherche forcément LE pub où on pourra assister à une authentique jam session de musique traditionnelle. À Cushendall, petite ville de la côte Nord Est de l’Irlande, Aurore pensait que sa quête nocturne se solderait par un échec… Mais la soirée lui réservait une surprise qu’elle n’allait pas oublier de sitôt !
Musique irlandaise à Cushendall
Une page de mon carnet de voyage - Photo prise dans le pub de Cushendall (cliquez sur l'image pour la voir en entier)
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Musique irlandaise : une soirée à Cushendall

Quand on voyage en Irlande et qu’on aime la musique, on cherche forcément LE pub où on pourra assister à une authentique jam session de musique traditionnelle. À Cushendall, petite ville de la côte Nord Est de l’Irlande, Aurore pensait que sa quête nocturne se solderait par un échec… Mais la soirée lui réservait une surprise qu’elle n’allait pas oublier de sitôt !
Musique irlandaise à Cushendall
Une page de mon carnet de voyage - Photo prise dans le pub de Cushendall (cliquez sur l'image pour la voir en entier)

Par Aurore Blanc

Où je me retrouve adoptée par hasard par une famille de musiciens dans un pub en Irlande du Nord

Août 2025 : me voici de retour sur l’île aux trèfles. Embarquée par mon amie M. qui a tout organisé avec brio, je passe quelques jours à Belfast avant de prendre le train et le bus vers la fameuse Chaussée de Géants. En fin d’après-midi, je me retrouve dans la petite ville de Cushendall dans le comté d’Antrim. L’agglomération s’étend paresseusement entre la  mer au bleu d’encre, et la Lurigethan Mountain à la forme très caractéristique qui me fait penser à un dôme volcanique. J’ai faim, je suis fatiguée, et j’ai très envie d’écouter de la musique dans un pub, chose que je n’ai pas eu le temps de faire à Belfast. 

Le centre de Cushendall est tout petit et très modeste. M. est restée se reposer à la chambre d’hôtes. Je suis seule dans des rues inconnues où, malgré mon niveau acceptable en anglais, j’ai du mal à comprendre l’accent des gens du coin… Je n’ose pas les aborder pour leur demander conseil. Où aller ? Je vous raconte ici comment, me laissant porter par mon ventre et mes oreilles, j’ai vécu une des plus belles nuits musicales de ma vie.

Extrait de mon carnet de voyage en Irlande du Nord

JOUR 5 – Mardi 5 août, Cushendall, Antrim

Cushendall, entre terre et mer

À 14h15,nous quittons notre QG de ces derniers jours à Belfast pour prendre le train à la gare de Botanic qui est juste à côté de notre auberge de jeunesse. Puis nous prenons un bus qui longe la côte Nord-Est. Ces deux heures de trajet le long de la mer nous enchantent. Le paysage est vraiment à couper le souffle. Les pieds rocailleux des collines aux mille nuances de vert trempent dans une mer translucide qui reflète le gris boudeur du ciel. Les moutons à tête noire paissent à même les coteaux dont la raideur est pourtant vertigineuse. On traverse plusieurs adorables villages avec leurs cimetières de guingois, leurs minuscules plages et leurs petits ports de pêche. Franchement, je ne sais plus où donner du regard ! Enfin, le chauffeur de bus nous dépose à l’embranchement qui mène à notre B&B, à la sortie de Cushendall.

Après une pénible demi heure de montée avec nos gros sacs, nous atteignons Garron View, l’un des hébergements du coin les plus côtés, notamment pour ses célèbres full irish breakfasts. M. n’a pas le temps d’admirer le luxe dont nous allons pouvoir profiter dans notre chambre avec sanitaires individuels : elle s’écroule sur le lit et s’endort presque aussitôt.

Par la fenêtre, je constate que la « view » est en effet remarquable. Je vois le bleu sombre de la mer au loin, les falaise qui y plongent sur ma droite, et à gauche, des collines couvertes de bocages qui ressemblent à une couverture en patchwork vert. Le soleil perce par endroit les nuages et projette sur les champs vallonnés cette lumière si particulière qui m’avait tant plu lors de ma première venue en Irlande il y presque 15 ans. Soit dit en passant, je suis assez agréablement surprise par la météo. Je crois que j’ai même attrapé un début de coup de soleil sur le visage cet aprèm !

Assez vite, mon cerveau de grande sur anticipatrice me sort de ma contemplation pour me faire remarquer que nous ne pourrons pas cuisiner ici… Il n’y pas de parties communes à part un tout petit salon à l’étage. Qu’allons-nous manger ce soir en attendant le gargantuesque breakfast promis pour demain matin ?

Comme il n’est que 17h, Je décide de sortir marcher un peu pour voir si je peux repérer des chemins de balade pour demain. Je rencontre une bergère qui promène ses chiens. Ah, les chiens ! Quel formidable moyen pour connecter avec les gens ! On discute un peu, et elle m’apprend qu’il y a une fête à Cushendall centre ce soir dans le cadre d’un festival qui dure du 2 au 10 août. Parfait ! Je vais pouvoir trouver à manger ! Je n’ai qu’une demi heure de marche pour descendre au village, une lampe frontale, un sac à dos… Et j’ai envie de tenter de me mêler seule à la population locale. Le coin n’a pas l’air très touristique. Ça promet d’être intéressant.

Fête du village et semi-remorque

Dans le village, les commerçants ont sorti des stands devant leurs magasins pour vendre à manger dans la rue. L’appétit n’étant pas encore là, je me plante devant la scène (un semi remorque planté au carrefour de 4 rues, dont un côté est ouvert). J’écoute le groupe de musique irlandaise qui se produit pour la soirée. Ils sont franchement bons, et je connais déjà pas mal des chansons qu’ils reprennent ! Je ne me sens pas trop perdue. Tout le monde sautille et chante en même temps, les enfants courent partout en criant. Ça ressemble à une grande kermesse et je souris sous les fanions multicolores qui surplombent les ruelles pavées.  Je fredonne quelques airs et me rends compte que je connais pas mal les paroles.  Je me laisse porter par la voix légèrement rocailleuse du chanteur, et par les notes virtuoses de la violoniste… quand soudain, 21h sonnent au clocher. Et là, tout s’arrête. 

Alors que mon esprit flotte encore dans les mélodies qui sonnaient dans l’air quelques secondes plus tôt, les gens commencent à partir, les musiciens plient bagages, les commerçants rangent leurs stands. Je me retrouve avec le ventre vide au milieu de la rue à me dire que, décidément, les Irlandais n’ont pas le même rythme que nous en ce qui concerne les « festivals » ! En même temps, on est en pleine semaine. Évidemment que la plupart des gens doivent travailler demain. Mais j’avoue que je suis déçue ; j’avais envie d’écouter encore plus de musique irlandaise et de boire un coup!

Je fonce m’acheter à manger dans un fast-food asiatique encore ouvert, et comme je n’ai pas envie de rentrer et qu’il fait encore jour, je me faufile par la porte d’un micro pub aux allures familiales dont la façade ne paye pas de mine. Ma pinte dans la main (oui, je suis passée aux pintes, ça y est), je me glisse entre les gens massés autour du minuscule comptoir pour atteindre la petite salle de derrière. Et c’est là que je comprends qu’en fait le pub est immense. Un vrai labyrinthe de petites salles, de cours intérieures et même une véranda ! Il est plein à craquer. Les gens ne sont pas du tout rentrés chez eux ! Ils sont venus boire un verre à la fin du concert, c’est tout. Ouf ! 

Je me pose sous la verrière pour écrire à une table vide. Plusieurs personnes viennent s’asseoir près de moi parce que le bar est plein et que je monopolise une table. Quelques couples curieux me regardent écrire et dessiner. On parle de la France, de l’Irlande, des voyages… « Tu es française ? J’adore le Tour de France ! » Je n’ose pas leur dire que je n’en ai rien à cirer et je m’embarque péniblement dans une discussion sur le vélo alors que je n’y connais pas grand-chose. Mais je suis heureuse d’être là et de rencontrer des gens. Il n’y a visiblement pas d’autres touristes dans le bar. Je me sens bien, et je me dis qu’avec mes yeux bleus et mes cheveux de rouquine décolorée, je pourrais presque faire illusion… à condition de ne pas prendre la parole !

Les secrets de l’arrière-salle

Vers 22h, je me dis que je ne vais pas tarder à remonter au  B&B en haut de la colline. Je termine une discussion avec un couple de trentenaires dont la jeune femme m’expliquait justement que sa famille était du coin. Tous les deux se lèvent brusquement, désolés de me laisser en plan, s’excusant d’aller « rejoindre les musiciens » dans la salle d’à côté. Les musiciens ? Quels musiciens ? Je les suis du regard, finis mon dessin, puis me lève à mon tour. Je croyais que les festivités musicales étaient terminées ! Qu’est-ce qui se trame derrière la porte du fond ?

Comment décrire sans la dénaturer la suite de l’incroyable soirée que j’ai passée à partir du moment où j’ai franchi cette porte, ragaillardie par le fait que je « connaissais » au moins deux des personnes présentes dans la pièce? 

Dans cette toute petite salle, une vingtaine de personnes sont installées, dont la moitié déjà en train de jouer avec entrain un morceau traditionnel. Un banjo, trois accordéons, une flûte, un violon, une guitare, un percussionniste… Certains musiciens, tous âges confondus, ont un sacré air de famille. Je crois reconnaître parmi eux plusieurs générations d’une même famille réunie là pour le plaisir de jouer ensemble. La plus jeune doit avoir une dizaine d’années et tient un petit accordéon musette. Elle s’applique à suivre son grand-père qui joue du même instrument. Une jeune femme blonde aux allures de Barbie hoche doucement la tête avant de sortir une flûte et de se joindre à la troupe sous mes yeux ébahis. La mère de famille chante et s’accompagne à la guitare sèche. Les tables sont couvertes de verres partiellement vides (je suis étonnée de voir que les musicien·es tournent au sirop et au jus de fruit). Une violoniste sort son instrument de dessous la table et rejoint la bande. Impossible de savoir qui sera la prochaine personne qui va dégainer un instrument de musique dans cette salle bondée  à la porte close !

Je n’en perds pas une miette. Je n’ouvre pas la bouche, sauf pour siroter ma bière à petits gorgées pour la faire durer le plus longtemps possible. Je suis la seule française parmi des personnes, famille et ami·es, qui se connaissent visiblement de très longue date. À tour de rôle, un des membres de l’assemblée, parfois dans le public, se lève et entonne a capella un chant, aussitôt suivi par les musicien·nes qui s’intègrent à la mélodie. Tout est tellement fluide ! Ils et elles jouent sans partition, sans texte sous les yeux, et ça semble couler de source. De temps en temps, une personne s’extrait non sans peine du tout petit espace pour aller chercher à boire, et une autre entre, le sourire aux lèvres en jouant des coudes. Ça se pousse, ça se salue en demandant des nouvelles, et la musique repart de plus belle.

Démasquée par mes larmes !

Quand les Irlandais chantent, leur accent est moins prononcé. J’arrive donc à comprendre les paroles de la plupart des chansons. Certaines racontent les déboires de soldats trouillards ou de maris cocus et me font hurler de rire en me donnant envie de danser et de taper des mains.

D’autres me tirent littéralement des larmes (et je ne suis pas la seule à pleurer). Quand un monsieur de l’âge de mon père entonne seul, a cappella, le chant d’amour d’un homme (marin ou soldat) qui quitte sa bien-aimée et raconte la souffrance de l’absence, je fonds en larmes. Je ne sais pas pourquoi ! Je suis juste en vacances, je ne vais pas mourir ici, je ne suis pas exilée contre mon gré loin de ma patrie natale. Mais à cet instant, mon cœur de musicienne comprend que les Irlandais ont souvent été contraints de partir. Leur exil vers les Amériques pour fuir la famine au milieu du 19e siècle, l’enrôlement dans l’armée comme seule solution pour ne pas crever de faim, les discriminations dont ils étaient victimes en tant qu’ immigrés… Tout ça me pète à la gueule alors que la voix du chanteur fait vibrer les plus sensibles de mes cordes émotionnelles.

Le doyen de la famille, assis à ma gauche, se tourne vers moi. « Pourquoi tu pleures ? – Je ne sais pas… C’est si beau ! – D’où est-ce que tu viens ? – Je suis Française. » Il prend alors l’assemblée à parti : « On a une chanson drôle sur les Français, non ? » Il commence chant humoristique sur les soldats français (nuls et qui sentent mauvais! Mais qui peut bien sentir bon, à la guerre ?) en mon honneur. Juste pour moi, la petite Française qui pleure au milieu des Irlandais par une nuit d’été à Cushendall. Ils me tiennent par l’épaule et me prennent sous leur aile jusqu’à une heure du matin, heure de la fermeture du bar. Ils proposent de me raccompagner mais j’ai envie de marcher seule dans la nuit pour digérer ce qui vient de m’arriver.

C’est quelque chose que d’aimer écouter de la musique irlandaise chez soi. C’est une toute autre aventure que de la vivre en direct comme je l’ai vécue. Il y a dans ces soirées au pub quelque chose de fondamentalement simple, sans prise de tête, sans volonté de se donner en spectacle ou d’accomplir une performance. Personne ne se met en avant : il s’agit de se lancer ensemble et d’avancer ensemble. Leur musique, leurs paroles, témoignent de beaucoup de joie de vivre. Mais aussi du déchirement d’un peuple qui a souvent été amené à quitter sa terre natale. Chansons de mariage, de marins, d’amours perdues, de disputes de couple, chansons pour marcher, pour danser, pour boire, pour se souvenir de quelqu’un qui est parti… Ce soir-là, j’ai vécu avec celles et ceux qui m’ont accueillie pour quelques heures dans leur famille un voyage inédit dans les racines du peuple irlandais. Je n’en retire aucune fierté. J’étais juste au bon endroit, au bon moment.

Et en rentrant à pieds dans la nuit au B&B, emplie de gratitude, avec des mélodies plein les oreilles, je me suis dit que quoi qu’il puisse arriver ensuite, ça valait déjà le coup d’avoir fait ce voyage juste pour vivre ça. Heureusement, j’allais avoir quelques jours plus tard d’autres magnifiques surprises !
N’hésitez pas à lire la suite de mes aventures en Irlande du Nord avec ma découverte de la célèbre et magnifique Chaussée des Géants !

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