Comment profiter sereinement de l’un des site les plus touristiques d’Irlande du Nord?
Par Aurore Blanc
La Chaussée des Géants (Giant’s Causeway) est un site naturel très particulier qui présente notamment des coulées basaltiques (roche volcaniques) uniques au monde. Classé au patrimoine mondial de l’Unesco en 1986, le site et sa côte sauvage sont devenus une réserve naturelle nationale en 1987. Bien qu’il ait commencé à attirer ses premiers visiteurs (touristes, géologues et artistes curieux) dès la fin du 17e siècle, je n’en avais encore jamais entendu parler avant mon voyage en Irlande du Nord à l’été 2025. Alors, quand j’y ai suivi mon amie M., je n’avais aucune idée d’où j’allais mettre les pieds. Ce n’est qu’une fois sur place que j’ai mesuré l’ampleur du phénomène. Falaises géantes, hôtel de luxe géant, bus géants dégueulant des nuées de touristes perche à selfie en main… Sueurs froides.
Comment apprécier un lieu dit « naturel » dans une telle frénésie de surconsommation ? Comment échapper à la masse compacte des centaines de visiteurs présents ce jour-là (le site attire des millions de personnes à l’année!) pour pouvoir savourer en paix l’atmosphère si spéciale de ce coin de paradis ? Un indice : le monde appartient à celles et ceux qui se lèvent tôt ! Il paraît…
À la découverte de la Chaussée des Géants
Tourisme or not tourisme ?
Hamlet aurait pu se poser la question en ces termes. En tout cas, moi, je suis saisie d’un vertige existentiel lors de mon arrivée sur les lieux, en début d’après-midi, le 7 août dernier.
M. et moi avons fait le choix de ne pas louer un tour-bus depuis Belfast comme la plupart des touristes désireux de faire un selfie sur la fameuse route de lave qui plonge dans la mer. Ça ne nous rend ni meilleures ni pires, car nous sommes aussi des touristes, bien sûr. Mais nous voulions découvrir la côte en aval du site et y passer quelques jours avant d’atteindre son point culminant : la fameuse Chaussée de Géants. Après deux nuits dans la petite ville de Cushendall un peu plus au Sud sur la côte, nous avons pris un bus régional pour rejoindre tranquillement le site.
Je suis friande de randonnées et de paysages pittoresques. Donc ça me parait logique d’être là. Mais honnêtement, je suis un peu sceptique concernant la marée humaine présente au Visitor Centre à notre arrivée. Pourquoi autant de gens se déplacent-ils, parfois depuis l’autre bout du monde, pour venir voir une coulée de lave qui plonge dans la mer ? N’est-ce pas juste un gros coup de business un peu surfait ? J’ai soudain peur d’être déçue… et aussi de mourir étouffée par la foule.
M. et moi choisissons donc de ne pas aller sur le site dès notre arrivée, puisque nous logeons pour trois nuits dans la petite auberge de jeunesse Finn Mc Cool située à 5 minutes à pieds de l’entrée du site. On aura bien le temps d’aller y faire un tour plus tard, quand il y aura moins de monde (l’accès au site est ouvert 24h/24h, et gratuit… pour le moment!).
Le chant de la mer
Notre découverte de cette magnifique côte sauvage débute donc par un paisible sentier longeant la mer déchaînée vers l’Ouest de la Chaussée des Géants, en direction du petit village de Portballintrae. De ce côté-ci du sentier, elle chante pour nous seules sa mélopée sans fin. Les falaises noires plongent dans l’eau tumultueuse qui s’engouffre et ressort de ses entrailles obscures. Sa musique ressemble à une respiration profonde, comme celle d’un doux monstre avide d’iode et de nuages. Les goélands esquivent les geysers d’écume. La chevelure des dunes est coiffée en arrière par le vent salé. Allongée en bordure des sentiers moelleux, je laisse ce paysage nouveau m’apprivoiser, car ici c’est moi l’étrangère, la nouvelle arrivée. L’absence d’humains me rassure. Et me questionne à la fois : nous ne sommes qu’à quelques centaines de mètres du départ du remarquable site de la Chaussée des Géants. Et pourtant personne ne vient jusqu’ici ni ne voit ces trésors de poésie. Tant pis. Tant mieux. Je prends ce qu’il y a à prendre aujourd’hui.
Le plan de M. c’est de se lever aux aurores (littéralement) pour descendre dans la Chaussée au lever du soleil. On fera d’une pierre deux coups : capter la lumière du soleil levant pour ses photos, et profiter d’un moment privilégié totalement seules dans ce lieu sur fréquenté. J’ai hâte d’être à demain.
La Chaussée des Géants grandeur nature
Vendredi 8 août, 5h10 : M. me tapote gentiment l’épaule pour me faire signe de me lever sans bruits (nous sommes 4 dans la chambre). On enfile nos vestes et nos sacs à dos préparés la veille et on se faufile hors de l’auberge aux premières lueurs de l’aube. Mon estomac proteste, mais il y a plus urgent que de prendre un petit dèj. Nous avons rendez-vous avec le sublime… Du moins, je l’espère.
On descend tranquillement la longue route bitumée qui mène à la Chaussée en respirant l’air frais. On n’entend que le chant de la mer. Le ciel commence à pâlir sous le gris sombre de la couche nuageuse. À 5h30 pétantes, nous sommes face à la Chaussée des Géants, au pied des falaises et des monts couverts de cette mousse au vert presque irréel. Même en omettant la Chaussée en elle-même, le cadre est déjà époustouflant.
J’observe deux coulées de lave, celles que l’on voit en premier en arrivant. Elles sont certes très belles avec leurs petites dalles hexagonales luisantes d’écume. Mais ma première réaction est de me dire que c’est beaucoup de bruit pour pas grand-chose, quand même.
Et puis plus loin, en arrivant face à un mur de colonnes basaltiques qui s’avancent vers l’eau, je comprends qu’elle est là, la fameuse Chaussée des Géants. Au sommet de cette crête d’une beauté mystérieuse.
Je n’y suis pas montée à ce moment-là, craignant que cela soit interdit, et avide de savoir ce qui se cachait derrière. Mais en y retournant le lendemain soir à la tombée de la nuit, j’ai pu mesurer l’ampleur du phénomène. La mer relativement basse m’a laissé voir cette immense route noire qui se coule en une courbe magnifique vers la mousse éclatante des vagues furieuses. Assise tout en haut de la Chaussée, j’ai admiré le haut de ses colonnes basaltiques qui ont tant fait couler d’encre et inspiré tant d’artistes. Cette route pavée aux dimensions colossales illustre par exemple la couverture du 5e album de Led Zeppelin, je n’ai fait le lien que plus tard. Rêvassant dans la lumière violette du soir, j’ai mieux compris le nom donné à cet endroit. Et je voudrais vous raconter la légende qui, pendant des siècles, a expliqué ce surprenant phénomène géologique.
Finn Mc Cool, bâtisseur légendaire de la Chaussée des Géants
Tous les petits Irlandais connaissant la légende de Finn Mc Cool, le géant belliqueux en conflit avec son voisin écossais le géant Benandonner. Je l’ai lue dans un album jeunesse trouvé à l’entrée d’un café quelques jours plus tard. J’ai donc compris par la même occasion que « Finn Mc Cool » n’était pas le nom du propriétaire de notre auberge de jeunesse !
Querelle de voisinage
Du haut de la Chaussée des Géants, on voit à travers la brume les côtes de l’Écosse situées à quelques dizaines de kilomètres à peine.
Or la légende raconte que Finn Mc Cool et Benandonner se livraient à de fréquentes querelles de voisinage et se haranguaient violemment (sans se voir) d’un littoral à l’autre. Les insultes allaient si bon train qu’un jour, Finn Mc Cool se sentant particulièrement humilié par un mot dur de son ennemi, décide tout bonnement d’aller lui casser la figure. Mais, et c’est écrit noir sur blanc dans le texte, « les géants détestent se mouiller les pieds ». Pas question, donc, de franchir la distance à la nage et d’arriver trempé pour un combat singulier.
L’inventif Finn Mc Cool décide de se servir des ressources locales pour construire une immense route pavée à travers l’océan. Il arrache des blocs de basalte à sa montage et les aligne en descendant vers la mer. Ainsi s’explique la présence des magnifiques dalles noires toujours présentes aujourd’hui.
Une surprise de taille
Satisfait de son ouvrage, il traverse à gué le pan de mer qui le sépare de l’Écossais pour aller lui botter le cul. Mais à peine de l’autre côté, tapi à l’affût pour jauger son adversaire, il s’aperçoit avec horreur que celui-ci est un colosse, bien plus grand et sans doute bien plus fort que lui !
Terrifié, il fait demi-tour et s’enfuit en courant pour regagner son logis où l’attend sa femme, la géante Huna. Amusée par sa bêtise, elle lui fait remarquer qu’il a laissé la route en place, facilitant le chemin à son ennemi ! Devant les pleurs terrifiés de son grand benêt de mari, elle décide de l’aider : « Enroule-toi dans ces couvertures et va te mettre dans ce coin au milieu des coussins. Benandonner va venir, mais je me charge de lui . » Le grand Finn Mc Cool qui tremble comme une feuille ne cherche pas à comprendre et obéit.
La ruse d’Huna Mc Cool
Quelques minutes plus tard, non sans surprise, l’Écossais qui a suivi la route pavée fraîchement apparue frappe lourdement à la porte des Mc Cool. Huna, tout sourire, lui ouvre la porte et l’invite à entrer. « Mon mari n’est pas encore rentré, mais venez donc prendre un verre en l’attendant ! » Benandonner a beau être en colère, il s’exécute. Il scrute l’intérieur du logis de son adversaire. Et ses yeux s’arrêtent sur un tas de couvertures frémissantes d’où s’échappent des gémissements.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? demande-t-il, circonspect.
– Oh ! C’est mon fils nouveau-né ! Venez que je vous le présente ! »
S’avançant vers le « bébé » qui gémit dans les couvertures, Benandonner est horrifié par sa taille colossale et sa pilosité. « Si c’est là le rejeton, se dit-il en son fort intérieur, je n’ose imaginer la taille et la puissance de son père ! » Alors, sans demander son reste, il s’enfuit de la demeure des Mc Cool en prenant soin de démonter derrière lui la chaussée bâtie par Finn !
Ainsi peut-on expliquer à la fois la construction de la Chaussée des Géants, et le fait qu’elle soit aujourd’hui tronquée. Une belle histoire de grands costauds qui font les fiers à bras de loin, mais qui meurent de trouille à l’idée de se battre pour de vrai. Je la trouve assez inventive… et édifiante !
Une randonnée hors du commun le long de la Chaussée de Géants
Un magnifique site naturel au petit matin et une jolie légende… Nous pourrions nous arrêter là, comme la plupart des gens qui ne quittent pas la route goudronnée et restent un quart d’heure sur la Chaussée des Géants à faire des photos avant de remonter.
En route pour le Cliff’s Way
Mais il est encore tôt, et nous avons soif d’aventure. Évidemment, même si nous avons longuement photographié les orgues de basalte et la Chaussée, nous avons envie d’en voir plus. Nous décidons donc à 6h30 d’entamer la randonnée sur le Cliff’s Path, le chemin des falaises. Le sentier côtier peut nous emmener en quelques heures au petit port de Ballintoy à une quinzaine de kilomètres de là. C’est prévu pour 5 heures de marche, mais nous savons déjà que nous allons prendre notre temps.
En prendre plein les yeux
Je peux dire aujourd’hui que cette longue promenade est l’une des plus belles que j’ai faites. Le sentier au bord des falaises offre d’abord une vue imprenable sur la Chaussée des Géants depuis les hauteurs. Et puis on se laisse guider par la fraîcheur matinale et les premiers rayons de soleil argentés qui percent les nuages. À chaque nouvelle crique, on a le souffle coupé. La roche, totalement noire au début, s’éclaircit peu à peu en descendant doucement vers la mer. On traverse les enclos des moutons locaux qui me font rire avec leurs pattes et leurs visages mouchetés de noir. On passe par de petites criques de galets battues par des vagues monumentales où on s’arrête pour observer les mares translucides dans les rochers. On tombe sur les restes en ruine d’une tour de guet médiévale. On contemple de haut la tâche rouge du toit en tôles d’une ancienne maison de pêcheurs, très bas à flanc de montagne. On se croirait presque dans un Fjord nordique. J’aime en particulier les énormes blocs de roche sombre qui se sont détachés de la côte pour former partout des îlots hirsutes au milieu des vagues blanches.
Rejoindre la plage
Nous descendons en douceur pendant plusieurs heures vers une immense plage de sable clair bordée de falaises calcaires. Le vent est si fort qu’il soulève des tourbillons de sable sec qui cavalent sur l’estran dans un bruit magique de poudre de fées. Les derniers alpages que nous foulons sont d’un vert éclatant et unique comme je n’en ai vu qu’ici. Une longue bande de paradis marin. Et, cerise sur le gâteau : nous ne croisons presque personne durant nos 6 heures de balade.
Le petit plus: pour nous éviter la marche en sens inverse, nous prenons le bus local sur les hauteurs de Ballintoy qui nous ramène, en un gros quart d’heure, directement au Visitors Centre et à notre auberge de jeunesse pour une longue sieste bien méritée. Je suis enchantée !
Ma conclusion est que la Chaussée des Géants mérite amplement sa réputation internationale. Là dessus, parce que j’ai eu le courage de me lever très tôt, je n’ai finalement pas été déçue. Des semaines plus tard, en écrivant cet article, j’ai encore la rétine imprégnée par ses dalles noires, ses orgues de pierre monumentales et la lumière du soleil matinal. Mais il me semble évident que se limiter aux quelques centaines de mètres qui y mènent via la piste goudronnée serait une grave erreur. La côte sauvage, elle aussi protégée aujourd’hui, est une pure merveille. Loin de moi l’envie d’attirer des milliers de touristes sur ses sentiers fragiles. Mais j’ai la conviction que, à condition d’être prêt·e à fournir quelques efforts, on peut jouir pleinement de l’ensemble de la côte tout en respectant la faune et la flore locales.
Alors, prêt·es à enfiler vos chaussures de marche pour partir à la découverte de la côte sauvage de la Chaussée des Géants ?
Plus d’informations touristiques et une magnifique galerie photos sur le site www.irlande.com
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