Rubrique Carnet de Voyage

Une cérémonie de sudation chez les Algonquins:

Québec, forêt boréale, 12 octobre 2023. Dans ce 2e épisode, Inès Violette nous raconte une journée et une cérémonie rituelle partagées avec la communauté des Algonquins de Kitcisakik. Comment est construite une hutte de sudation ? Quels symboles forts y sont associés ? Il suffit parfois de suivre un chemin au hasard à l’autre bout du monde pour toucher du doigt des mystères ancestraux...
Cérémonie algonquins 2
Illustration de HeyTon's
Rubrique Carnet de Voyage

Une cérémonie de sudation chez les Algonquins:

Québec, forêt boréale, 12 octobre 2023. Dans ce 2e épisode, Inès Violette nous raconte une journée et une cérémonie rituelle partagées avec la communauté des Algonquins de Kitcisakik. Comment est construite une hutte de sudation ? Quels symboles forts y sont associés ? Il suffit parfois de suivre un chemin au hasard à l’autre bout du monde pour toucher du doigt des mystères ancestraux...
Cérémonie algonquins 2
Illustration de HeyTon's

par Inès Violette Ouhnia

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MATINÉE SOUS LE SIGNE DE L’EAU 

Réveil matinal au chalet de Kitcisakik. Après un petit-déjeuner en communauté une nouvelle fois bien garni, nous nous dirigeons vers le Lac Transparent pour une petite baignade automnale.

L’eau apparaît étonnamment chaude, sûrement grâce aux hautes températures des semaines précédentes. Je me dis que c’est peut-être l’occasion d’utiliser ma poudre d’argile lavante, le shikakai, que j’ai emportée pour pouvoir me laver dans les rivières sans polluer. Une fois recouverts de boue, mon acolyte Nathan et moi n’avons pas d’autre choix que de nous jeter à l’eau !

Sous une surface de quelques dizaines de centimètres, la température se refroidit mais demeure tout de même supportable… à condition que l’on n’y reste pas trop longtemps !

Sur la berge, Chilios, nous invite à aller nous sécher dans son chalet dans lequel un poêle fumant nous réconforte de sa chaleur. Cet Algonquin d’une trentaine d’années au coin de l’œil tatoué nous apprend que ce domaine est le territoire ancestral de sa famille, légué par son grand-père. Malheureusement, l’État essaie toujours de déloger la petite communauté de Kitcisakik en la relocalisant dans une réserve. Les Algonquins résistent : bravant les difficultés, cantonnés à des préfabriqués sans électricité ni eau courante, ce peuple souverain refuse d’abandonner sa Terre.

APRÈS-MIDI SOUS LE SIGNE DE LA TERRE

Ce soir aura lieu la fameuse cérémonie de sudation, mais en attendant, plusieurs activités se profilent. La veille au soir, les hommes sont déjà allés à la chasse à l’orignal. Pour attirer ces grands animaux, ils ont fabriqué une corne d’appel en écorce de bouleau. Grâce à celle-ci, Wabinok m’explique que deux bruits peuvent être produits : le cri du mâle et le cri de la femelle. Grâce à ces outils créés à partir de matériaux piochés dans leur environnement direct, les Algonquins ont pu traverser les rudes hivers canadiens des siècles durant.  

Pas de prise de mammifère cette nuit ni la suivante, mais un oiseau a quand même été capturé chaque soir : une outarde puis une perdrix. Selon la tradition, l’animal doit être intégralement consommé et les ossements doivent être rendus à la forêt. La petite cage thoracique de la perdrix posée dans la cuisine devra être restituée aux bois, à l’endroit-même où l’oiseau a été trouvé.

Au fil de la journée, les préparatifs pour le rituel de la tente de sudation, « le sweat », s’organisent. Ramassage et découpe de bûches de bois, choix de pierres de bonne taille et forme, cueillette de branches de cèdre… Peu à peu, les alentours de la construction circulaire s’étoffent. 

La structure de la tente est composée d’arceaux de bois auxquels sont liés des rubans qui serviront à soutenir les couches de couverture de la hutte. Au milieu de l’espace circulaire sableux se trouve un trou large d’une cinquantaine de centimètres qui servira à accueillir les pierres de ce sauna natif américain.

SOIRÉE SOUS LE SIGNE DU FEU

Le feu s’allume et les derniers préparatifs de la cérémonie avec lui. Pour entrer dans la zone, il faut maintenant revêtir les jupes longues traditionnelles que Nathalie a apportées.

Pour couvrir le sol, les branches de cèdre sont soigneusement disposées autour du renfoncement. Sur les arceaux, deux couvertures sont attachées aux rubans, la première légèrement transparente et la deuxième opaque. Un point d’ouverture est laissé au niveau de la porte.

Tout le monde se réunit autour de la tente. Louisa, la doyenne de Kitcisakik à la casquette « Native Pride », est arrivée pour diriger la cérémonie. En file, nous passons devant le feu sacré. Devant lui sont disposés un bol de feuilles de cèdre et un bol de tabac. Chaque personne passant devant les flammes doit s’arrêter et lancer une poignée d’offrandes aux esprits. Chaque brin végétal crépite dans une étincelle.

Guidés par les maîtres de cérémonie, nous entrons dans l’enceinte de la tente un par un, dans le sens des aiguilles d’une montre et à genoux. D’un côté sont installées les femmes, de l’autre les hommes. À chaque point cardinal, un maître de cérémonie est assis avec ses objets spirituels : un tambour, un calumet, un petit tapis. Ainsi, Louisa la grand-mère, Nathalie la mère, Chilios le jeune adulte et Wabinok l’adolescent donnent une structure à notre cercle. Se joindra par moments Donald, le père.

LA CÉRÉMONIE DE SUDATION

Tout commence par les sons organiques des tambours, les chants et prières en langue algonquine et la combustion du calumet. Les mots, bien qu’en langue inconnue pour moi, paraissent naturels et harmonieux. Amorcé par l’ancestrale Louisa, le rituel débute. 

La tente qui nous abrite représente la Grande Mère, la Mère Universelle, l’Un. 28 pierres représentent les Grands Pères. Chaque participant prend la parole à tour de rôle, dans le sens des aiguilles d’une montre. À chaque quart de cercle, les maîtres de cérémonies chantent, fument ou brandissent leurs objets sacrés et 7 pierres incandescentes sont déposées dans le trou central.

 Au-dehors, Rodrigue veille sur le feu où chauffent les pierres que Donald s’occupe d’apporter jusqu’à la tente. Une fois déposées, il les arrose grâce à des branches de cèdre trempées dans un seau d’eau. C’est cela qui crée l’atmosphère ardente et dense de la tente de sudation.

Trois heures de cérémonie s’écoulent. Au début, les fumées de tabac, la chaleur, la promiscuité avec les autres personnes (nous avons dû faire deux rangées circulaires en raison de notre grand nombre) et le noir total nécessitent un temps d’accommodation. Tous ces paramètres qui peuvent être anxiogènes de prime abord nécessitent de réaliser un travail pour contrôler sa respiration et son esprit afin de se calmer. Au premier quart de tour, c’est-à-dire à la première pause, une partie des personnes, supportant mal ces conditions extrêmes, quitte la cérémonie et la fumée de tabac s’évapore. L’atmosphère devient plus légère. 

Comme lors de la cérémonie du cercle de parole [voir épisode 1], chacun se confie sur ce qui lui habite l’esprit. Les paroles se focalisent cette fois-ci sur la famille, en lien avec la symbolique de ce rituel. Dans le noir absolu de la tente, les paroles se délient, même celles des allochtones, mis en confiance par le naturel accueillant des Algonquins. Au fil de la ronde, l’esprit de l’ours ainsi que celui de l’aigle apparaissent dans les instincts spirituels de deux des maîtres de cérémonie. Ces derniers voient planer ces animaux sacrés au-dessus de leurs congénères ainsi que d’une étudiante mexicaine, donc également native américaine. En effet, dans la spiritualité algonquine, chaque personne est associée à un esprit animalier forestier.

Pour clôturer le rituel, des chants et prières sont déclamés. Enfin, une corbeille de fruits – glacés par la nuit automnale – passe de main en main : il s’agit de manger avec les esprits. Meegwitch – merci.

UNE NOUVELLE VISION DU MONDE

Au crépuscule de ce séjour, je me sens reconnaissante d’avoir eu la chance, rare et inestimable, d’approcher une culture pluri-millénaire portée par un peuple chaleureux et accueillant que l’on n’entraperçoit habituellement que dans les livres et les films. Fiers et déterminés, malgré la misère dans laquelle l’Occident les a plongés, les Algonquins et les autres peuples constituant les Premières Nations puisent au plus profond d’eux-mêmes pour faire (re)vivre leur culture. J’admire la bonté et l’abnégation avec lesquelles Louisa, Nathalie, Donald, Wabinok, Rodrigue, Nolan, Chilios et les autres accueillent les descendants des colons européens. Je remercie Nancy, la professeure de sociologie qui a organisé ce séjour à destination de ses étudiants (que je remercie également tous de m’avoir accueillie comme l’une des leurs) afin de dénouer les préjugés, toujours présents au Québec — car combien de fois, en deux mois seulement, ai-je entendu les Autochtones décrits comme des  sauvages… Quel culot.

Lorsque l’on pense au génocide de ceux que l’on continue en Europe à nommer, à tort, « les Amérindiens », on pense à la colonisation des États-Unis en omettant le rôle de la France. Là, au milieu de la forêt boréale, je me suis d’abord demandé : qu’est-ce qui fait que des Américains autochtones, des Québécois descendants d’européens et une Kabyle se retrouvent ici, à converser en français ? 

C’est le début d’un long cheminement, impactant à la fois ma vision du monde et celle de moi-même. Se renseigner sur l’Histoire nous apprend à savoir qui est qui, puis des auteurs comme Frantz Fanon et d’autres nous aident à prendre de la hauteur et à démêler l’incompréhensible. À comprendre les mécanisme de la colonisation, à comprendre ce qui en soi relève de la « peau noire » et du « masque blanc ».

Pour terminer sur la thématique du voyage, je dirais que mon approche de celui-ci est depuis lors davantage décoloniale. Voyager dans la Caraïbe et notamment en Guyane a continué de m’ouvrir les yeux sur l’Histoire des peuples autochtones.

Aujourd’hui, lors de mes périples, je reste attentive aux entrecroisements et enchaînements entre les différents peuples et cultures : Quels sont les peuples premiers ? Qui est arrivé après eux, quand, et de quelle manière ? Et j’essaie, à mon humble niveau, de m’en instruire autant que je peux afin de rapporter des bribes de leurs voix dans mon sac à dos.

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