Rubrique Carnet de Voyage

Les guerrières et les mères : Etre une femme en Géorgie

femme en géorgie
Illustration de Heyton's
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Les guerrières et les mères : Etre une femme en Géorgie

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Partie 1 – La guerrière et son labeur : entrons chez Tamuna

Par Aya Gogishvili

N’importe quel Géorgien vous dira qu’on respecte profondément les femmes dans leur pays. Et en un sens, c’est vrai. Des contes populaires à Shota Roustavéli en passant par les (très) nombreuses chansons traditionnelles qui parlent d’amour, le paysage culturel local dessine un portrait envoûtant de l’aura des femmes géorgiennes dans le cœur de leurs courtisans. Une femme est un joyau, un trésor inestimable que l’on chérit de toute son âme, toute sa vie durant. Cette image idéale rappelle la notion d’amour courtois, qui rime avec respect, honnêteté et dépassement de soi. 

Lorsque je suis moi-même tombée amoureuse d’un Géorgien, j’ai été envoûtée par cette manière romanesque d’envisager l’amour. Les hommes de son pays savent conter fleurette comme personne : ils se montrent entreprenants, drôles, extravagants tout en restant respectueux…On dirait presque des cadets de Gascogne tout droit sortis d’un roman de Dumas, le parfum de misogynie occidentale en moins ! Mais mon futur mari, lui, m’a offert autre chose. En dévoilant ses sentiments tout empreints de sincérité, il m’a appris à déposer ma propre vulnérabilité dans le creuset de notre relation naissante. Et depuis, on se guérit l’un l’autre en avançant de réussites en erreurs, au rythme des bêtises de notre (plus si petit) garçon.

Nous avons (évidemment) fini par prendre un avion pour visiter son pays. Et en allant en Géorgie, je me suis posé cette question : est ce que toutes ces chansons à l’eau de rose reflètent la réalité de la situation des femmes là-bas ? Eh bien… oui et non. La Géorgie est un pays profondément patriarcal, et les femmes y font face aux mêmes problèmes que partout ailleurs. Pourtant, la réalité est plus complexe qu’il n’y paraît. Une partie de cette dévotion amoureuse se retrouve encore chez de nombreux couples que j’ai pu croiser, et les côtoyer m’a offert une vision de l’amour qui a fait évoluer celle que j’avais des relations à long terme.

Alors, qu’est-ce que c’est réellement que d’être une femme en Géorgie ? Dans deux articles, je vous propose un portrait de leur situation le plus juste possible, à la lumière de l’image de celles que j’ai rencontrées lors de mon voyage. Et pour commencer, découvrons le quotidien de Tamuna dans cette première partie.

Pour préserver l’intimité des personnes concernées, les noms ont été changés.

Le labeur quotidien : ma visite chez Tamuna 

Je l’appellerai Tamuna. Elle est une amie de mon mari, qui la connaît depuis son enfance. Dans le quartier, tous les enfants jouaient ensemble à l’époque. Et les difficultés, les privations, les guerres qui ont suivi la chute de l’URSS ont noué chez eux des liens qu’en tant que bonne occidentale privilégiée, je ne comprendrai probablement jamais. C’est assez vertigineux d’imaginer qu’à l’époque où les bombes tombaient en Géorgie, je collectionnais les cartes Pokémon.

Nous passons deux jours chez Tamuna, afin de profiter les uns des autres. Mon mari n’est pas revenu chez lui depuis trois ans. Comme à chaque fois que nous sommes invités quelque part, nos hôtes nous accueillent comme des rois. Je le découvre : chez Tamuna, deux générations cohabitent. C’est assez commun en Géorgie : la femme emménage chez son mari, qui habite bien souvent avec sa mère. C’est ici le cas. Tamuna a deux filles, qui vivent encore avec leurs parents.

Lorsque la grande maison s’éveille, une chose est sûre : les deux femmes de la maison sont déjà au travail. Préparation des repas, lavage du linge, rangement et nettoyage de la maison, soin des enfants, courses, départs pour le travail, l’école… L’homme, lui, se lève bien plus tard. Et les matriarches sont sur le pont toute la journée : si quelqu’un a faim, soif, besoin de quelque chose, elles sont toujours là pour répondre à toutes les demandes. Et même si la tâche est immense, elles ne faillissent jamais.

L’homme, lui, se repose. Il passe du temps sur son téléphone, part pour une raison obscure, revient tard dans la nuit lorsqu’il ne travaille pas. Que deviendrait cette maison si la matriarche n’y était plus ? Au-delà de mes convictions féministes, ce qui m’a fait mal au cœur chez Tamuna c’est d’abord et avant tout son regard fatigué, et ses cernes immenses. Lorsque je l’interroge sur ce qu’elle pense de la condition des femmes en Géorgie, elle me dit que le respect que revendiquent les hommes est une façade. Que ce sont eux qui ont la réelle liberté, et que pour les femmes reste le labeur. Elle ajoute que s’ils les respectaient vraiment, ils leur laisseraient l’opportunité d’au moins se reposer un peu.

La réalité quotidienne, loin des romans à l’eau de rose

En Géorgie, comme dans un grand nombre de pays de l’ex bloc soviétique, beaucoup de gens ont du mal à comprendre le féminisme. Et ce n’est pas forcément pour des raisons patriarcales. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, les femmes, russes notamment, ont bénéficié avant nous d’avancées sociales pour lesquelles nous avons dû nous battre. Durant l’URSS, elles pouvaient intégrer l’armée, étudier, voter, travailler à salaire égal et pénibilité égale, aux côtés des hommes. C’est la raison pour laquelle notre militantisme est mal perçu dans ces pays, dont l’histoire est différente de la nôtre. Si je le précise, c’est qu’il me semble important de comprendre que ces pays ont une mentalité et une histoire différentes, et qu’il est nécessaire d’en tenir compte pour considérer leur situation. Néanmoins, si le féminisme est mal vu, cela ne veut pas dire qu’il n’est pas nécessaire.

Une chose à savoir sur la société géorgienne, c’est qu’elle reste profondément traditionnelle. Leur mode de vie est généralement peu remis en cause, parce que beaucoup estiment que l’homme et la femme ont chacun leurs responsabilités, qui doivent être remplies. Mais cette vision du couple comme un tout n’empêche pas des inégalités profondes, qui sont similaires à celles que subissent les femmes en occident. Malgré l’ouverture progressive à l’Europe depuis la révolution des Roses en 2003, l’égalité hommes-femmes a beaucoup de mal à progresser. Les violences conjugales concernent près d’une femme mariée sur deux, le divorce favorise globalement l’homme et constitue un déshonneur pour la femme. Le viol est considéré comme un délit mineur, la proportion de femmes aux postes-clés reste minoritaire, même s’il faut mentionner le récent mandat présidentiel de Salomé Zurabishvili. 

Le rôle des femmes reste principalement celui de mère et gardienne du foyer. Mais pour les Géorgiennes issues de la classe moyenne, et surtout pour celles vivant en métropole, les opportunités professionnelles et personnelles sont plus optimistes. Elles peuvent construire leur vie globalement comme elles l’entendent, dans la limite des opportunités offertes par la crise économique dont le pays ne se relève pas encore, et des attentes de leurs familles. Pour ce qui est des femmes issues des milieux ruraux et des communautés réfugiées notamment abkhazes, elles ont très peu d’opportunités professionnelles, et sont bien souvent isolées et plus exposées aux violences. 

Ce tableau paraît bien noir, décrit ainsi. Et c’est le sentiment que j’ai eu, en côtoyant quelques foyers géorgiens. Mais la jeune génération, qui bénéficie de plus de 15 années de paix en Géorgie et de la relative ouverture à l’Europe, tente de faire évoluer peu à peu cet état de fait, en se heurtant aux profondes racines de la tradition. Cependant, pour une grande partie d’entre elles, les femmes ne remettent pas en cause cette répartition des rôles genrés qui fonde les foyers géorgiens. Enfin, toutes opinions féministes mises à part, je dois dire que j’ai vu aussi des couples qui semblent avoir trouvé un réel équilibre, et qui m’ont aussi montré une autre face de l’amour en Géorgie : celle du lien entre l’homme et la femme qui est si fort qu’il est capable d’affronter toutes les tempêtes.

Tout cela, vous pourrez le retrouver dans la partie 2 de cet article…

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