Par Aya Gogishvili
L’image de la femme dans le paysage culturel géorgien est idéalisée, presque divinisée. Des contes populaires à Shota Roustavéli en passant par leur musique aux chœurs polyphoniques si spécifiques, la tradition locale dessine un portrait envoûtant de l’aura des géorgiennes dans le cœur de leurs courtisans. Si j’écris cette réflexion sur la place de la femme en Géorgie, c’est que je suis moi-même tombée amoureuse d’un Géorgien. Et en allant en Géorgie, je me suis posé cette question : est ce que toutes ces chansons à l’eau de rose reflètent la réalité de la situation des femmes là-bas ?
Alors, qu’est-ce que c’est réellement que d’être une femme en Géorgie ? Dans ce deuxième article, j’ai envie d’aller au-delà des inégalités hommes-femmes que j’ai abordées dans le premier article, pour explorer le lien dans le couple qui cimente encore nombre de foyers : dans la diaspora géorgienne, il m’a paru que c’était cette force commune qui a notamment permis à beaucoup d’entre eux de trouver la force d’affronter les difficultés liées à la migration. Ensuite, je voudrais parler de la jeune génération, et de la façon dont elle se positionne, entre espoir d’ouverture à l’Europe et préservation des traditions. Pour commencer cet article, partons en visite chez Inga…
Pour préserver l’intimité des personnes concernées, les noms ont été changés.
La matrice de l’amour partagé : une visite chez Inga
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Lorsque nous rendons visite à Inga, nous sommes accueillis à bras ouverts et avec un grand sourire. Avec l’aide de sa fille, elle s’empresse de nous installer, de nous couvrir de mets géorgiens et autres verres d’alcool pour porter un toast. Sa mère est déjà attablée, matriarche fatiguée par les ans. Elle n’a pas le sourire facile, mais le regard puissant de quelqu’un qui considère avec bienveillance son interlocuteur. Inga est une quarantenaire énergique et chaleureuse, aux cheveux châtains frisés parsemés de cheveux blancs.
Comme le veut la tradition géorgienne, elle porte un toast à notre arrivée (non sans préciser avec fierté que la liqueur que nous buvons est faite maison), puis la conversation se déroule avec entrain. Inga est ravie que je parle russe, et se met à me décrire les plats qu’elle a servis, en m’incitant (fortement) à les goûter. Elle ne se vante pas, mais ses yeux pétillent quand je m’exécute. Elle est visiblement ravie de partager ce qu’elle a cuisiné, et attend mon avis. Je lui affirme évidemment qu’elle cuisine merveilleusement bien (et c’est le cas). Elle me raconte avec passion le mode de vie de sa famille et précise qu’ils ont un grand jardin fruitier, et un moulin traditionnel qui leur permet de moudre leur propre farine. Vient ensuite le tour de sa maison, que son mari Vato a retapée de ses propres mains. Il sait tout faire, me dit-elle. Il a fait tous les travaux ici, et il doit bétonner le sol de leur salon une nouvelle fois parce que l’eau s’infiltre parfois, par temps de pluie. J’ai de la chance, me dit-elle, d’avoir un homme qui fait autant de choses ici.
Sur ces entrefaites, Vato entre à la maison. Il ouvre les bras avec un grand sourire, ravi de nous accueillir ici. C’est un homme discret, au regard doux et aux mains calleuses. Inga pose sur lui un regard tendre, que lui rend son mari. Il va chercher du vin (maison, on me le précise une fois encore) et nous propose un verre. Le vin est bon, et la soirée se déroule agréablement, entre échanges en russe avec Inga et envolées lyriques lors des toasts prononcés par les hommes. Je finis par leur apprendre des mots en français, et Vato s’empresse de faire la cour à sa femme avec maladresse, à coups de “je t’aime mon amour” prononcés avec un accent à couper au couteau. Ce soir, avant que l’on prenne congé, c’est l’homme qui servira le café à ses invités avant de porter le dernier toast d’adieu (tradition oblige, pour conclure une tablée arrosée). Inga insiste, à grands coups d’embrassades chaleureuses : je peux revenir chez elle quand je le souhaite ! Et je lui promets que je lui rendrai visite une nouvelle fois, avant de repartir en France.
Géorgie, France : Regards croisés sur l’amour et l’égalité
Le couple géorgien : les deux parties d’un tout
Dans la vision du couple géorgien idéal, l’homme et la femme sont complémentaires. Ils ne peuvent exister l’un sans l’autre, et l’un et l’autre se choisissent sur ce chemin à emprunter ensemble. Aucun n’est subordonné à l’autre, parce que leurs rôles sont vus comme des responsabilités nécessaires, sans lesquelles on ne pourrait pas construire le foyer, et la vie de famille. Tenir le foyer est tout aussi important que de travailler, l’un ne va pas sans l’autre. Et chacun a ses tâches, qu’il se doit de mener à bien pour construire l’avenir ensemble.
En Géorgie et en Arménie, on dit que si l’homme est la tête, alors la femme est le cou. Cela veut dire que l’homme est certes vu comme le chef de famille, mais que sans sa femme, il ne pourrait aller nulle part. Paradoxalement, les couples géorgiens sont très soudés mais pas forcément fusionnels. Les hommes et les femmes connaissent cette notion intrinsèque qui enseigne aux uns et aux autres que chacun a besoin de son espace, et que le lien perdure quand on ne s’étouffe pas l’un l’autre. L’homme et la femme sont les deux complémentarités d’un tout, qui a son propre équilibre. Personne ne force d’ailleurs l’intimité du monde intérieur de son partenaire. La présence et le naturel, les actes comptent et construisent la confiance bien mieux que des mots.
La dévotion, l’exil et la guérison
La femme est idéalisée dans la mentalité géorgienne, et mise sur un piédestal : le fait qu’elle ait le pouvoir de donner la vie est une potentialité immense, un don de Dieu à leurs yeux. Si elle est le cœur battant d’une famille, alors le rôle de l’homme est de prendre soin d’elle, et de la protéger sans l’opprimer. C’est cette vision qui est chantée dans les balades passionnées de la musique traditionnelle géorgienne. L’homme et la femme qui se trouvent choisissent de se vouer l’un à l’autre, et cet amour passe par une dévotion envers la femme dans le couple traditionnel géorgien. Dans le quotidien moderne, ce dévouement passe par la simple présence de l’un avec l’autre, au quotidien. Et, oui, il est encore bien réel aujourd’hui, malgré les problèmes que rencontrent les femmes en Géorgie. Cette image de l’amour courtois s’est simplement diluée dans la routine de nos quotidiens modernes. Mais à mon sens, c’est dans l’exil que la complémentarité entre l’homme et la femme brille le plus : les couples géorgiens se soutiennent jusqu’au bout, dans les pires difficultés. C’est aussi la raison pour laquelle il existe très peu de mineurs isolés issus de ce pays : les Géorgiens émigrent en famille, ou au moins un parent avec leurs enfants. Le clan avant tout, et ses êtres aimés avant tout.
D’un point de vue personnel, être dans un couple binational m’a fait grandir. Si le mode de vie des couples géorgiens comporte des aspects inégalitaires, on ne peut nier que ce soit le cas aussi en France. Mon mari et moi avons dû chacun apprendre de l’autre, découvrir les différences culturelles qui sont les nôtres, et se comprendre mutuellement pour pouvoir faire des concessions. Qu’est-ce qui est nécessaire au bien-être de chacun dans notre relation ? Quel est le pas que nous pouvons faire l’un envers l’autre pour trouver le point d’équilibre qui sera le ciment de notre mode de vie ? Cette réflexion mise sur la table, j’ai compris que j’attachais plus d’importance à un partenaire qui m’apporte une sécurité émotionnelle, porte mes choix avec moi et préserve ma liberté d’abord et avant tout. Et qu’au fond, laver le linge plus souvent que lui ne me posait pas de problème. Mais je le précise : ce sont là mes choix, et notre équilibre. Ils ne tiennent qu’à nous, et nous conviennent. Et c’est tant mieux.
A travers le prisme de la découverte de notre relation et du mode de vie des foyers géorgiens, j’ai appris que le couple en lui-même peut être un espace de sécurité, de guérison et de déploiement de soi. Le foyer peut être le catalyseur de toutes ces évolutions personnelles. Dans une époque comme la nôtre, où les cartes sont brouillées sur beaucoup de sujets, la simplicité est souvent un marqueur qui permet de revenir à l’essentiel. A ce qui fait réellement du bien. Car oui, encore une fois, les choses peuvent être simples. J’ai pris conscience que le fait d’apprécier de prendre soin de son foyer ne veut pas forcément dire qu’on est opprimée en tant que femme. Tant qu’il s’agit d’un choix, et que les besoins de chacun sont respectés. J’ai pris conscience que les relations amoureuses à long terme ne sont pas forcément un piège dans lequel on s’enferme. Que l’amour se construit, s’entretient, et grandit. Et que ce lien est différent de la passion, qu’il fleurit dans l’espace et la liberté, plutôt que la fusion.
La jeunesse géorgienne : conclure par une promesse de liberté
On ne peut le nier, même s’il existe de beaux côtés à l’amour en Géorgie, il fleurit tout de même dans une société ancienne, aux normes qui pèsent lourd. La religion prend énormément de place dans le quotidien et les préoccupations de la population, jeunesse comprise. Et forcément, les normes sociales s’en trouvent affectées. Il est possible de s’épanouir dans une société très genrée, mais lorsque ces normes nous correspondent. Tout le monde n’est pas fait pour vivre une vie en pleine campagne, à récolter les fruits du travail des champs et à moudre sa propre farine, comme Inga. Il faut aussi se le rappeler, le temps n’est pas si loin où commettre des rapts de femmes pour les épouser était monnaie courante.
La jeunesse géorgienne se tient entre deux mondes. D’abord, elle est à la fois très attachée aux valeurs traditionnelles : la plupart des Géorgiens sont très nationalistes, et fiers de leur histoire et de leur culture ancienne. Mais la nouvelle génération est aussi progressiste, en grande majorité. Les étudiants rêvent d’ouverture vers l’Europe, et de plus d’inclusivité dans la société géorgienne. Ils n’ont d’ailleurs pas hésité à se lever il y a deux ans, pour manifester pendant des semaines entières contre une loi censée cadrer “l’ingérence étrangère” (en fait inspirée d’un texte russe répressif). Parmi ces nouvelles générations, les outsiders fleurissent différemment : à Tbilisi notamment, il existe une vie underground, artistique et culturelle plus inclusive que le monde de leurs aînés. Beaucoup de jeunes s’installent en ville, loin des villages où les femmes ont peu de perspectives d’avenir. Mais la jeunesse géorgienne se tient entre deux mondes : amour de leur culture, refus d’un gouvernement pro-russe, rêves de liberté et d’ouverture vers l’Europe, inclusivité et ouverture vers la modernité, tout en composant avec les normes sociétales très marquées. On observe beaucoup de jeunes filles qui commencent tôt à se maquiller, à avoir recours à la médecine esthétique pour se féminiser, et on l’imagine correspondre à des injonctions de beauté qui pèsent sur elles. Comme s’il était temps pour elles de se préparer à la rencontre de leur futur mari, et à fonder une famille. Personnellement, ce qui me fait plaisir est de voir beaucoup de jeunes femmes travailler, ouvrir leurs propres entreprises, travailler dans le théâtre, l’art, la psychologie… Il me semble que les jeunes femmes géorgiennes l’ont décidé : la société géorgienne, si pesante soit-elle, ne les arrêtera pas dans leur volonté de se réaliser elles-mêmes.
En Géorgie comme partout ailleurs, l’amour comme la situation des femmes est faite de nuances. Dans le pays que l’on appelle la Perle du Caucase, elles sont idéalisées, portées sur un piédestal, encensées comme de petites divinités. Les hommes sont protecteurs et leurs épouses sont dévouées, et le couple géorgien est un tout indivisible qui se montre capable d’affronter les pires tempêtes. Mais bien sûr, la réalité est plus nuancée. Les femmes sont comme partout victimes de violences conjugales et d’inégalités salariales, et ont peu de perspectives d’avenir si elles ne vivent pas en ville. La société géorgienne évoluera en revanche si elle écoute les espoirs de sa jeunesse, qui a appris à grandir entre envies de liberté, respect des traditions, injonctions sociétales et ambitions d’ouverture à l’Europe.
Pour découvrir la première partie de cet article, c’est par ici !




