Rubrique Chronique de Randos

La vallée du Galeizon: escapade dans les Cévennes

Une jeteuse de sorts, des massacres religieux, la lumière du soir dans les grands châtaigniers… En filigrane entre ombre et lumière : bienvenue dans la vallée du Galeizon.
Escapade dans les cévennes
Illustration de HeyTon's
Rubrique Chronique de Randos

La vallée du Galeizon: escapade dans les Cévennes

Une jeteuse de sorts, des massacres religieux, la lumière du soir dans les grands châtaigniers… En filigrane entre ombre et lumière : bienvenue dans la vallée du Galeizon.
Escapade dans les cévennes
Illustration de HeyTon's

par Aurore Blanc

Pittoresques Cévennes

Les Cévennes sont une chaîne de reliefs de basse et moyenne altitude situés au sud-est du Massif Central. Elles traversent notamment le département de la Lozère et du Gard, prolongeant au Sud les montagnes ardéchoises et au Nord celles de l’Hérault. Les Cévennes sont souvent considérées comme un territoire en marge, tant d’un point de vue socio-économique que sur le plan écologique et climatique. Or moi, les marges, ça m’intéresse. Qu’est-ce qui a pu pousser des gens à aller s’installer sur les flancs si abrupts de ces collines qui sont presque des montagnes ? Qu’ont à nous raconter les châtaigniers séculaires qui peuplent les vallons dorés au soleil couchant ? Aujourd’hui, je voudrais plus particulièrement vous raconter ce que m’a appris mon séjour automnal dans la vallée du Galeizon. C’est parti pour un peu d’Histoire, quelques balades, et bien sûr une terrible légende…

Cévennes historiques : guerres de religion

Mystérieux Camisards

Arrivée en train le 26 octobre 2024 à Avignon sous un ciel lourd. L’orage a éclaté un peu avant Alès. J’ai cru un moment ne jamais atteindre les hauteurs salutaires de Soustelle, petit hameau de la vallée du Galeizon. Roulant de nuit sous une pluie battante dont Octobre a le secret, je n’ai pas saisi tout de suite la signification du mot « Camisards » associé à de nombreux lieux du secteur. Pont des Camisards, chemin des Camisards, musée des Camisards… Il a plané plusieurs jours comme une ombre en bordure de mon esprit. Peu à peu, à l’image des petites routes sinueuses qui montaient au gîte de la Cabasse, l’idée a fait son chemin. 

« La tectonique a donné au relief cévenol les formes hardies que nous lui connaissons. Vallées profondes encombrées de végétation et crêtes rocailleuses cachant jalousement dans les plis secrets de leur manteau l’âme et la fierté du peuple des Cévennes meurtri dans ses racines par la révocation de l’Édit de Nantes. » Christian et Jules Anton1

Quelques jours plus tard, je me suis plongée dans l’histoire de ces protestants persécutés pour leurs divergences d’opinion religieuse et leur esprit de rébellion. Je ne prétends pas ici être exhaustive à propos de cette tranche d’Histoire qui m’était jusque-là totalement inconnue. 

Roi, dragons et persécutions

Ce que j’en ai néanmoins retenu, c’est qu’en décrétant en 1685 la fin de la liberté de culte (révocation de l’Édit de Nantes), Louis XIV a condamné une part conséquente du peuple français à la conversion forcée, à l’exil… ou à la mort. De nombreux protestants ont tenté de fuir vers l’Allemagne, la Suisse ou la Hollande. D’autres ont été forcés de se réfugier dans les montagnes pour préserver leur identité et leurs croyances.

Les Cévenols de ce secteur vivaient déjà dans des conditions difficiles. Je peine à me figurer ce qu’ont dû vivre ensuite les rebelles Camisards, ces « porteurs de chemise » (par opposition aux porteurs d’uniformes royaux, « les dragons »). Écoles protestantes fermées, lieux de culte rasés, prêtres chassés… Je conçois que certains aient préféré se cacher dans le « désert » des Cévennes pour continuer à faire exister leur culture et leurs croyances. Mais le Roi Soleil semblait bien décidé à éradiquer toute forme de pensée divergente.

La vallée du Galeizon ne fait pas exception. Entre 1702 et 1710, de nombreux épisodes sanglants ont jalonné ce que l’on a appelé par la suite la Guerre des Camisards. En 1704, à Soustelle et dans ses environs, plusieurs milliers de soldats ont effectué des opérations de « ratissage » consistant à incendier les villages et déloger ou tuer les protestants qui refusaient d’abandonner leurs maisons. Officiellement, le but était de chasser les rebelles Camisards armés… Mais comme c’est hélas toujours le cas aujourd’hui, ce sont les civils qui ont payé le prix fort : chassés, brûlés, égorgés et violés par les dragons du roi. 

Sans m’attarder plus en détail sur ces pans sordides de l’Histoire de France, j’ai bien compris qu’une partie de l’ « âme cévenole » a été profondément marquée par ces violences.

Cévennes et légendes : la sorcière et la Vieille Morte

Une fois ce contexte historique posé, il m’a été plus facile de comprendre pourquoi les légendes de la vallée du Galeizon étaient si sombres. Celle de la Vieille Morte, qui a donné son nom à l’une des petites montagnes du secteur, est à ce titre particulièrement parlante. Spoiler alert : on comprend dès le titre que ça ne va pas être une partie de plaisir pour la protagoniste…

La malédiction

On raconte qu’autrefois, une vieille fille était tombée enceinte sans être mariée. Honteuse, elle n’en parla à personne, pas même à la fée locale (comprendre : terrible sorcière) qui se targuait pourtant d’être toujours au courant de tout. À la naissance de l’enfant, la fée entra dans une colère terrible et jeta une malédiction à la pauvre fille : « Bougresse ! Tu as fait un enfant sans m’en aviser. Je te condamne à arracher là en face une grosse pierre plate plus haute que moi, à la charrier toute ta vie sur ton épaule, sans t’arrêter, sans dormir, sans manger, sans boire, avec ton âne, ton enfant, ton chien. Toujours4»

Tirant alors ladite pierre de l’endroit qui se nomme depuis le col des Grosses Pierres (col des Laupies), la vieille fille obéit et partit avec son fils et ses animaux de compagnie. Comme si la honte d’une grossesse non désirée et la charge d’un enfant à élever seule ne suffisaient pas… Mais attendez, ce n’est pas fini !

Un malheur en entraîne un autre

Peu après, son fils tomba vite malade (ou peut-être fut-il étouffé dans le sac utilisé par sa mère pour le transporter) et mourut peu après. Prenant à peine le temps de l’enterrer à l’endroit nommé depuis la Place de l’Enfant Mort (Plan de Font Mort), elle se remit en chemin. Mais un peu plus loin, son chien glissa dans le ravin et se brisa l’échine sur les rochers, au lieu appelé Fosse du Chien (Cros del Tchi). Vous en voulez encore ?  En tentant de traverser une rivière gonflée par les orages, elle perdit son âne qui s’y noya. L’endroit s’appelle depuis Noie-Âne (pont de Negase).

Une fin tragique

Je vous épargne la suite de ses souffrances et le nom qu’elles ont donné à tous les lieux traversés. Retenons juste qu’à bout de forces, la vieille fille finit par lâcher sa pierre maudite. Après avoir tout perdu, seule sous la pluie, elle continua pourtant à avancer… jusqu’à ce que la cruelle fée la tue sur place en éclatant de rire. La montagne qu’elle avait gravie se nomme depuis montagne de la Vieille Morte. On dit que son esprit hante toujours le mont et qu’il s’exprime parfois quand le vent vous arrache votre chapeau, vous fait tomber une pierre sur la figure ou pousse les branches à vous griffer le visage.  Fort heureusement pour moi, il n’y avait pas un souffle de vent le jour où je suis allée m’y promener…

Cévennes et randonnée : depuis le col de Prentigarde

« […] Et les châtaigniers, au moindre rayon d’un soleil trop mûr, font miroiter les ors d’une pâture qu’ils ont revêtue pour mieux s’en séparer

comme par une sorte d’élégance dernière

Un cérémonial désespéré […] » Michel Quiminal2

Un paysage pittoresque

Randonner atour de la vallée du Galeizon fut un réel plaisir. J’ai encore en tête la lumière si particulière du soleil après l’orage, sur fond de ciel sombre. Les châtaigniers omniprésents en étaient tout couronnés d’or. Les premiers jours, j’ai surtout marché autour du gîte (en essayant d’éviter les chasseurs). Mais sur les conseils de mon hôte, j’ai décidé  de suivre le chemin de la draille depuis le col de Prentigarde. 

La draille, c’est le nom donné à la piste empruntée par les troupeaux lors de la transhumance vers les pâturages. Il s’agit donc souvent d’un très étroit sentier, parfois à peine un tracé entre les rochers, qui file à travers bois et sur les crêtes pour relier deux hameaux. 

Au départ du col, ça grimpait dur. Le schiste irisé trempé par les restes d’orages rendait l’ascension particulièrement ardue. Mais particulièrement belle aussi. J’avais l’impression de marcher sur les écailles d’un dragon. Pierre après pierre, de crête en crête, j’ai pu prendre la pleine mesure de l’atmosphère si particulière de ce coin des Cévennes.

Le hameau des Ayres

J’ai marché vers le hameau des Ayres, étape des anciennes transhumances. Un pré verdoyant a accueilli ma sieste au soleil. J’ai aussi pu y rencontrer un châtaignier remarquable particulièrement imposant. Dans le hameau, quelques panneaux m’ont appris que les Camisards empruntaient ces sentiers cachés dans la montagne. Il s’y réunissaient même parfois pour pratiquer en secret leurs cérémonies religieuses. J’avais traversé sans le savoir le lieu nommé  le Plan des Fourches où ils furent surpris, en pleine messe secrète, par les soldats royaux. J’ai repris, songeuse, ma marche en sens inverse (difficile de faire une boucle sur des crêtes!). Quel étrange et puissant territoire où se côtoient sentiers paisibles et terribles massacres, paysages époustouflants et cruelles légendes… 

Cévennes et tourisme: à voir / à faire dans le secteur

Les jours suivants, j’ai eu l’occasion de reposer mes cuisses courbaturées en faisant un peu de tourisme. Voici quelques idées d’endroits intéressants et d’activités autour de la vallée du Galeizon.

Visiter Anduze et la bambouseraie

Anduze est une jolie petite ville aux terrasses accueillantes et aux boutiques d’artisanat local florissantes. On y trouve de folkloriques savonneries qui fleurent bon la lavande, et les poteries typiques du coin (les jarres d’Anduze). Mais la petite ville est surtout connue pour sa célèbre bambouseraie. Prévoir au moins une demi journée pour la seule visite du parc botanique et les activités qu’il propose.

Prendre le train à vapeur des Cévennes

Autre élément folklorique autour de la vallée du Galeizon : le petit train des Cévennes, qui fait justement halte à Anduze. Sans avoir pris le temps d’y monter, j’ai pu admirer sa belle locomotive crachant une vapeur mauve dans la lumière du crépuscule. Si vous voulez voir du pays sans randonner, vous pourrez parcourir à son bord les 13km entre Anduze et Saint-Jean-Du-Gard. Un vrai « voyage dans le temps ».

Randonner autour de Valaurie

L’accueillant village perché de Valaurie ravira les amateurs de pierres. Après sa désertion au début de XXème siècle, le maire de l’époque, Alain Blanc, décida en 1960 d’inviter des artistes à y séjourner afin de faire revivre le village. Certains ont toujours leurs boutiques sur place. D’autres sont partis mais y ont laissé des sculptures qui jalonnent le « parcours d’art » proposé par la ville. Et si vous êtes aventureux·se, vous trouverez peut-être la grotte cachée dans ses hauteurs, que j’ai explorée à la frontale avec mes casse-cous de frères ! (voir la newsletter spéciale abonnés de novembre 2024).

Passer quelques nuits dans un mas traditionnel 

Enfin, je ne peux achever cet article sans parler d’Olivier, mon formidable hôte au gîte des Cabasses à Soustelle. Grâce à lui, j’ai passé un agréable séjour dans un magnifique mas très calme au cœur des bois. Mais c’est surtout lui qui m’a prêté les documents m’ayant servi à écrire cet article, qui m’a conseillé les sentiers de randonnée que j’ai empruntés… et qui m’a fait découvrir le vin rouge local ! N’hésitez pas à aller le saluer de ma part !

Difficile de percer en une semaine tous les mystères de la vallée du Galeizon. Mais j’aurai au moins pu saisir une part de l’aura de rudesse et de beauté sauvage qui émane de ce joli coin des Cévennes. Peu fréquentée en automne, elle offre un havre de paix pour qui aime marcher, collecter les légendes ou manger des châtaignes. Au plaisir de la redécouvrir en été! Et bises à toi Olivier!


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Sources :

Bibliographie :

1 Christian et Jules Anton : Cendrars en Cévennes, monographie historique (1989)

2 Michel Quiminal (avocat au barreau d’Alès), « Cantique des pierres », 1976

3  Jean Noël Pelen, Récits et Contes populaires des Cévennes, Gallimard (1978)

Michel Verdier : Cuisine de campagne en pays cévenol, Équinoxe (2000)

Sur internet : 

Article Wikipédia sur les Cévennes 

Article « Au pays des Camisards » 

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Une réponse

  1. Super mise en contexte de l’histoire et des légendes autour de ce coin que j’ai parcouru avec plaisir a tes CÔTÉS!
    Bises, TON grand petit frere

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