Ou que faire pour s’occuper quand on est un dark tourist et qu’on a quelques heures à tuer…
Par Aya Gogishvili
C’est la fin de matinée, et j’ai le cerveau quelque peu brumeux. Je viens de passer vingt-quatre heures dans un bus qui m’a emmenée jusqu’en Angleterre. J’ai à peine dormi, mais peu m’importe : les très longs voyages ont une saveur que j’ai toujours appréciée. J’aime être en transit, sur le départ, un peu comme si je prolongeais un instant suspendu qui me maintiendrait entre deux mondes. Et là, j’ai été gâtée. Train, changement à Paris, car, ferry, changement à Londres et route jusqu’à Bristol. En tout, j’ai quatre jours pour rejoindre une amie qui vit à Bradford-sur-Avon, profiter de sa présence, et revenir à Rennes. Il est environ 11h, Nina va me retrouver vers 17h. J’ai quelques heures à tuer avant de la rejoindre.
Je sors de la petite gare routière, et lève le nez pour contempler le ciel nuageux. Ça faisait un moment que je voulais revenir en Angleterre. Outre l’histoire, le rayonnement culturel et la proximité avec la Bretagne, j’ai toujours adoré les récits de fantômes. On dirait parfois que sur le Royaume Uni plane une atmosphère particulière, mystérieuse et indéfinissable, qui aurait le pouvoir de multiplier les occurrences paranormales comme Bernard Arnault les comptes en Suisse. Je me souviens comme si c’était hier de mon passage dans le pub londonien The Grenadier, notoirement connu pour être hanté. Et je compte bien profiter de ce petit week-end pour rechercher de nouveaux lieux étranges à visiter.
J’ai donc un après-midi de libre avant de retrouver mon amie. Pour m’occuper, quoi de mieux qu’un Dark tour de la ville de Bristol ? Il m’a suffi d’une recherche sur le net pour trouver cet article qui propose une visite à pied de la ville, énumérant un florilège des histoires les plus sombres, dissimulées loin des regards innocents des touristes de passage.
Alors, prêts à me suivre pour une petite balade étrange ?
1. Green Square
Après quelques minutes de marche, je rejoins une jolie place bordée d’immeubles anciens, au centre de laquelle trône la statue d’un certain Wiliam III. Green Square a été construite entre 1699 et 1727, et nommée en hommage à la reine Anne.
En 1831, de violentes émeutes ont éclaté en son sein. La population de Bristol s’est révoltée pour protester contre un système de vote injuste, qui ne donnait le droit qu’à 5% de la population de se rendre aux urnes. La ville était connue à l’époque pour son insécurité et sa corruption, et la situation était devenue intenable.
Durant trois nuits, la colère populaire s’est déchaînée, et environ 500 hommes ont saccagé et brûlé une partie des maisons qui se tenaient à Green Square. La destruction était si importante qu’elle est encore visible aujourd’hui : une partie des bâtiments est plus ancienne que l’autre. Cinq hommes ont été arrêtés et exécutés par pendaison, considérés comme étant les instigateurs de cette dévastation.
Je prends un moment pour considérer l’architecture des maisons alentour. La différence est effectivement notable, et ce détail m’impressionne. J’ai une pensée pour ces nuits de chaos, dont l’écho s’est perdu jusqu’à aujourd’hui.
2. The Llandoger’s Trow
Pour atteindre ce deuxième lieu, j’emprunte une petite rue qui démarre à une extrémité du Green Square. Après quelques centaines de mètres de marche, je tombe face au Llandoger’s Trow, un pub construit en 1664. Ce serait ici que Daniel Defoe aurait entendu parler des mésaventures d’Alexander Selkirk, qui furent sa source d’inspiration pour écrire son célèbre roman Robinson Crusoé. A une certaine époque, on pouvait apparemment y croiser un certain Edward Teach, plus connu sous le nom de Barbe Noire.
La vieille façade me fascine tout autant qu’elle me fait peur. Il s’en dégage une lourdeur poisseuse, qui me rappelle l’atmosphère que j’avais ressentie dans le pub The Grenadier à Londres. En effet, l’établissement est connu pour être l’un des plus hantés au monde. On y compterait rien de moins qu’une quinzaine d’entités ! Parmi elles, le fantôme d’un petit garçon nommé Pierre, qui marcherait avec une attelle. Il est dit qu’on peut le voir parfois de l’extérieur du bâtiment, occupé à contempler la rue d’un air triste.
Mon regard s’arrête sur les fenêtres de l’étage, m’attendant presque à croiser le regard d’un petit garçon au teint diaphane. Un frisson me parcourt l’échine. Une chose est sûre, il faudrait me payer très cher pour que je rentre boire une pinte dans ce pub ! Une atmosphère morbide se dégage de ces murs, et je me refuse à y entrer.
3. Bristol Bridge et Castle Park
Je reprends ma route, et rejoins les bords de l’Avon, la rivière qui fut à l’origine de la fondation de Bristol. Un peu plus haut, se trouve un pont qui est presque aussi ancien que la ville elle-même. Si aujourd’hui son architecture est moderne, au 17e siècle il était recouvert de maisons à colombages de plusieurs étages. La proximité des constructions et la surpopulation a facilité la multiplication d’accidents, agressions et autres vols à l’arrachée.
La zone devient peu à peu l’un des pires quartiers de la ville, à un tel point qu’en 1793 les autorités décident de détruire les habitations pour régler le problème. A la suite de cette décision, des émeutes éclatent, faisant 11 victimes. Ces affrontements restent apparemment parmi les plus meurtriers dans l’histoire de la ville.
Sûrement en raison de son emplacement idéal, Bristol était l’un des ports les plus importants de Grande Bretagne. Son statut l’a rendu plusieurs fois vulnérable aux épidémies apportées par les bateaux et leurs marchandises, et parmi eux la peste. Plusieurs vagues d’épidémies ont marqué l’histoire, et les quartiers les plus pauvres ont été les plus gravement touchés. On raconte que des centaines de victimes de la mort noire reposeraient sous ce qui est aujourd’hui Castle Park, tout près du Bristol Bridge.
Ce passé mortifère donne à réfléchir, quand on contemple les buildings modernes recouverts de magnifiques fresques de street art. Combien de récits oubliés, de drames et d’injustices murmurent encore leur histoire au travers des interstices des pavés ?
4. St Nicholas Street
Au-delà du pont, je trouve facilement mon chemin vers la rue Saint Nicolas. Je découvre alors la façade du Mugshot Bristol, un restaurant qui cache l’un des mystères les plus intrigants de la ville. Joliment ornée, sa façade compte quatre têtes sculptées : la troisième est surnommé la “Dame voilée”, et représente une femme dont le visage est caché sous une étoffe. Si certains sont persuadés que les bustes représentent les 4 saisons, on ne sait plus ce que l’artiste a voulu représenter en figurant cette femme voilée. On ne sait aujourd’hui plus qui a fait cet ornement, ni ce qu’il a voulu représenter. Reste la vision gothique de cette femme au visage caché, dont le mystère ajoute à l’aura ténébreuse. En la contemplant, je pense tout de suite à la figure légendaire de la dame blanche.
Je reprends ma route, traverse un marché couvert et découvre la façade de l’église de Tous les Saints, All Saint’s Church. Elle date du 12e siècle. On raconte qu’elle est hantée par le fantôme d’un homme dont l’apparence était si terrifiante qu’on pouvait en mourir de peur en le voyant. A travers les siècles, un grand nombre de témoins auraient rapporté entendre des échos de pas lourds alors que personne n’était avec eux, et auraient même observé des orbes danser au cœur de l’église. Une bonne était particulièrement touchée par les phénomènes, jusqu’à se réveiller la nuit alors qu’une force invisible secouait son lit.
Je suis très déçue, All Saint’s Church est fermée au public aujourd’hui. Cette fois, j’aurais adoré y faire un tour…
5. Christmas Steps
Je descends la rue, passe des arcades et flâne un peu pour rejoindre les Christmas Steps. Une licorne, une crêperie bretonne et quelques fresques de street art plus tard, j’arrive à destination. Il s’agit d’une montée sinueuse d’escaliers anciens, dont l’aspect ferait un décor de film de Noël très honorable. Je commence mon ascension. Au-delà du charme de ces vieilles pierres, on raconte que cette rue était autrefois l’emplacement de nombreuses coutelleries, dont les employés étaient connus pour n’être pas plus recommandables que des bandits notoires.
Il faut imaginer ce passage la nuit, à l’époque. Les lampadaires à gaz devaient à peine éclairer les porches plongés dans la pénombre… L’endroit idéal pour faire disparaître quelqu’un et le détrousser! Parmi les assassins qui sévissaient dans les parages, un certain Jenkins Protheroe attirait les bons samaritains en feignant être un enfant en pleurs. Une fois que sa victime s’approchait pour l’aider, il en profitait pour la poignarder au talon avant de la dépouiller. Charmant!
6. The Hatchett Inn
Je remonte les Christmas Steps, contemple la magnifique Saint Bartholomew’s Church et continue ma route, qui m’éloigne peu à peu des rues les plus anciennes de Bristol. Après quelques minutes, j’atteins ma dernière destination : The Hatchett Inn. Cette auberge cossue est la plus ancienne de la ville, fondée en 1606. Et elle charrie un héritage très sombre avec elle.
En effet, l’une de ses portes bardées de cuir contiendrait… de la peau humaine ! Et si cela semble improbable, l’histoire nous montre que cela n’est pas impossible. Certains faits consignés démontrent que si cette affirmation est vraie, ce ne serait pas le premier cas de tannage de cuir humain à Bristol. On peut citer notamment le cas de John Horwood, condamné à la pendaison pour meurtre. A la suite de son exécution, sa peau a été retirée de son corps puis tannée, avant d’être utilisée comme reliure pour les notes de son procès. Ses restes ont ensuite été gardés 190 ans dans une armoire de l’université de Bristol, avant d’être finalement inhumés en 2011. Qualifier cette histoire de glauque serait un euphémisme…
Et c’est déjà la fin de ma petite balade macabre…
***
Je me dois de le dire, c’est indéniablement la manière de voyager que je préfère. Se tenir à l’affût des anecdotes étranges, des légendes et autres histoires de fantômes locaux. Cet après-midi là, j’ai eu l’impression de toucher du bout des doigts un passé plus si lointain, tout aussi mystérieux que dérangeant. Un peu plus près de l’âme de la ville de Bristol. Mon cœur d’amatrice de récits noirs est satisfait, on peut le dire.
J’ai fini ma journée en me mettant en quête d’un cadeau pour mon fils, avant de retrouver Nina après des mois de séparation. Et comme deux amies ont toujours beaucoup à se dire, je clôturerai cette balade ici…
Pour découvrir la deuxième partie de mon passage au pub hanté The Grenadier, c’est par ici…
Et si vous voulez en savoir plus sur ce parcours que j’ai fait au cœur de la ville de Bristol, lisez cet article !




