Rubrique Urbex

Ma première urbex : comment braver l’interdit en sandalettes

Aurore nous livre le récit subjectif de sa première expérience d’urbex totalement imprévue ; ou comment dépasser sa peur de l’inconnu et de l’interdit même en n'étant chaussée que de simples sandalettes.
Illustration ma première urbex en sandalettes
Illustration de HeyTon's
Rubrique Urbex

Ma première urbex : comment braver l’interdit en sandalettes

Aurore nous livre le récit subjectif de sa première expérience d’urbex totalement imprévue ; ou comment dépasser sa peur de l’inconnu et de l’interdit même en n'étant chaussée que de simples sandalettes.
Illustration ma première urbex en sandalettes
Illustration de HeyTon's

Par Aurore Blanc

Où je me lance dans une première urbex imprévue chaussée de simples sandalettes

 L’urbex1 (ou exploration de lieux anciennement occupés par des humains, puis abandonnés) me fascine pour plusieurs raisons. La première, c’est qu’elle permet d’observer très concrètement la manière dont la nature reprend ses droits sur les constructions humaines. La seconde, c’est qu’elle est illégale et parfois dangereuse. Pour une petite fille bien élevée comme moi, c’est déjà en soi un sacré défi de braver ces interdits. « Ne va pas là-bas, c’est peut-être dangereux ! », « C’est une propriété privée, ça ne se fait pas ! »… On nous a élevé.e.s comme ça. Mais ce jour-là, j’ai osé. Vous voulez savoir comment on peut braver l’interdit chaussé.e de simples sandalettes ? Dans ce récit de ma première urbex, je vous raconte mon exploration d’un très ancien manoir breton, abandonné depuis peu, que le destin a placé sur ma route par un après-midi d’été … presque comme tous les autres.

Urbex et nature : un Eden hors du monde

5 juillet 2023, 17h. 

Je sors d’un rendez-vous de santé qui m’a demandé beaucoup d’énergie. Je n’ai pas envie de rentrer à la maison tout de suite. Et ça tombe bien parce que sur le chemin du retour, il y a cette belle allée d’arbres anciens qui m’appelle… Ce n’est pas la première fois que je passe devant. Une amie urbexeuse m’a parlé il y a peu d’un château abandonné dans les environs, assez facile d’accès. 

Sur un coup de tête, je décide de m’engager dans l’allée et de voir où ça me mène. Après tout, qu’est-ce que j’ai à perdre ? 

Je me gare à l’entrée d’un parc à la végétation foisonnante. Une vague barrière en limite l’accès, mais je ne vois pas de mention d’une propriété privée. Ça me rassure un peu, parce que vraiment, enfreindre les interdits me met profondément mal à l’aise. Je pénètre dans le parc, émerveillée par la variété des essences d’arbres présentes. Je reconnais un cèdre bleu du Liban, d’immenses pins, un séquoia, et de vieux chênes plus fréquents sous nos latitudes.

Au détour d’un bosquet, le château se détache soudain sur un ciel gris-bleu, volets ouverts et fenêtres battantes. Il ressemble plutôt à un manoir selon mes critères d’amatrice de films d’horreur. Un magnifique manoir hanté. Je ne peux résister à l’envie d’en faire le tour. Juste pour voir. Pour m’imprégner du calme profond qui règne parmi les hautes herbes où je distingue des traces de chevreuils. La façade nord est splendide, avec ses grands escaliers qui montent vers un perron à la balustrade finement sculptée. Le manoir est entouré de haies impénétrables. Je souris en pensant au château de la Belle au Bois Dormant. Puis, délaissant le petit étang à ma droite, je contourne le bâtiment pour en contempler sa façade sud.

Urbex et audace: braver l’interdit

Une grande porte scellée par une plaque métallique attire mon attention. Elle est couverte de graffitis et de phrases biscornues que je m’approche pour lire : « Que les décadents crèvent ». Hors contexte, l’injonction a de quoi surprendre, et un sourire amusé éclaire mon visage quand soudain, mon cœur rate un battement. Je suis maintenant assez près pour m’apercevoir que l’angle inférieur droit de la plaque métallique est plié vers l’extérieur. Cela fait au bas de cette porte une toute petite ouverture baignée de ténèbres. Dans laquelle il me serait facile de me glisser pour… Non, ce n’est pas raisonnable. J’ignore ce que renferme ce manoir. Je n’ai pas de lampe. Je suis en tenue légère, chaussée de simples sandalettes. La nuit va tomber. Je me cherche toutes les excuses du monde… 

Et puis je repense à un cours que je fais à mes élèves de 5e , : « La curiosité n’est pas toujours un vilain défaut : passage d’un monde à l’autre ».  C’est ce que je leur enseigne. Alors, pour aujourd’hui, la littérature et la curiosité auront raison de ma peur de l’inconnu et de l’interdit. « Follow the white rabbit »2.

Après avoir envoyé un petit message à l’équipe de VETC, histoire de signaler ma position au cas où il m’arriverait quelque chose, je me glisse dans l’interstice. C’est parti pour ma première urbex.

Je me sens comme Alice poursuivant le lapin blanc. Elle sait que c’est bizarre, voire anormal. Elle sait qu’elle n’a pas le droit, qu’elle ne devrait pas. Mais elle se faufile quand même dans le terrier. Et elle tombe dans un autre monde.

Urbex et peurs enfantines: affronter l’obscurité

Voilà. J’y suis. 

Mes yeux peinent à s’habituer à l’obscurité qui règne dans le grand hall d’entrée, car tous les volets du rez-de-chaussée sont fermés. Il y a des fantômes ici. C’est sûr qu’il y a des fantômes. La peur du noir si inhérente à mes souvenirs d’enfance fait battre mon cœur à tout rompre. Je n’ose plus bouger. Je suis debout dans cette salle aux volets clos, au parquet arraché, vivant une aventure inédite pour moi qui n’ai jamais fait d’urbex malgré ma fascination de toujours… Et je n’ose plus bouger. 

Je respire calmement. Ça sent le bois et la poussière. Aucun son ne me parvient, ni de l’intérieur, ni de l’extérieur. Alors, je fais comme les papillons : je me dirige en suivant le peu de lumière qui me parvient d’un volet cassé sur ma droite. 

Je découvre ce qui devait être une salle à manger où subsiste une seule grande table de bois massif. Partout, des gravats jonchent le sol. Le lieu a été salement amoché, et pas par la nature, à en croire les dires de mon amie urbexeuse. Je contemple un moment l’imposante cheminée de briques rouges surmontée d’une magnifique structure en bois ouvragé. Mais cette salle m’oppresse malgré ses dimensions, parce que le vide m’a toujours fait plus peur que le trop-plein. 

Je suis à nouveau la lumière. Elle m’entraîne dans un autre hall bien plus lumineux au centre duquel trône un magistral escalier aux rampes sculptées. J’ai toujours adoré les escaliers. Ça me rassure un peu de me retrouver enfin en pleine lumière. Les battements de mon cœur se sont calmés. C’est maintenant que commence réellement ma première urbex. Mon urbex en sandalettes.

Urbex et poésie : entre rêve et réalité

Le bois grince à peine sous mes pas prudents. J’ai réellement l’impression que cet escalier est un passage vers un autre monde.

Mon imagination se met en branle. A chaque couloir que je longe, à chaque porte que je pousse, à chaque fenêtre par laquelle je contemple le parc vu d’en-haut, je ne ressens plus que ce flot d’enthousiasme incontrôlable. Celui qui envahit les enfants qui jouent à être quelqu’un d’autre, ailleurs, à une autre époque. Je marche avec une prudence d’adulte, mais mon cœur a 8 ans. 

Mes mains frôlent les tapisseries aux motifs chamarrés dont la diversité m’émeut.  Je me prends à rêver d’une vie de châtelaine, accoudée à la balustrade en fer forgé d’une chambre ronde (probablement située dans l’une des tours de l’aile Est). 

Les inscriptions et graffitis que je croise sur certains murs me font parfois sourire, et souvent faire la moue. Ils me sortent malgré moi de ma rêverie et me renvoient à la cruelle réalité : ce manoir a dû être magnifique. Mais il n’en reste presque que le toit et les murs… Les lames du précieux parquet ont été arrachées dans toutes les pièces. Presque tous les meubles ont disparu, ainsi que les tableaux dont on devine la forme plus claire par endroits. La faïence a été cassée, un WC a même été jeté par la fenêtre et s’est fracassé dehors, sur le perron de la façade Nord. 

Je me sens soudain un vague à l’âme. Vite adouci par la contemplation d’un rideau de voile blanc qui ondule doucement devant une fenêtre entrouverte. Le voilà, mon fantôme. Ma première urbex n’est finalement pas si terrifiante!

Urbex et sagesse : savoir renoncer

J’emplis mes yeux et mon cœur de tout ce que je peux trouver, grisée par cette expérience inédite. Je me résous à grimper plus haut encore par un escalier de service en colimaçon menant aux chambres des domestiques. Je vais jusqu’à pousser la porte du grenier qui grince comme dans mes films d’horreur préférés. Oui, là j’ai un peu peur. Mais ce dernier escalier me permet de contempler la magnifique charpente de l’édifice. 

Blottie sous les toits, où il fait bien plus chaud, je jette un œil sur le parc par une toute petite lucarne ronde. Je suis dans l’œil du manoir et je me surprends à penser qu’il fait bon se cacher ici, que c’est sobre, propre et presque confortable. Mais il faut bien redescendre.

J’ai un peu perdu la notion du temps, et la nuit tombe vraiment maintenant. L’escalier de service s’enfonce dans les profondeurs de la demeure. Je sais qu’il me mènerait aux sous-sols qui cachent sans doute encore bien des mystères. Mais la perspective de plonger dans les entrailles obscures du manoir à une heure pareille et sans lumières ne me tente pas vraiment. Et parce que je sais que tout renoncement est la promesse d’une autre occasion, je refais le chemin à l’envers, rejoignant le grand escalier central. 

Le hall ne me semble plus si terrifiant. J’ai le plan des lieux en tête, je sais d’où je viens et où je vais. Cela me donne une impression de maîtrise qui me gonfle de fierté. Je l’ai fait. Toute seule. C’était ma première urbex. Et il ne m’est rien arrivé de terrible. Je regarde mes sandalettes couvertes de poussière. En riant intérieurement, je me glisse à nouveau dans l’ouverture de la porte d’entrée et regagne l’extérieur.

Ce que j’en retiens 

Vous l’avez compris : cette première expérience d’urbex imprévue m’a réellement grisée. Elle m’a permis de repousser certaines de mes limites, comme la peur de l’inconnu ou mon incapacité à braver les interdits. Elle a aussi fait ressurgir en moi des souvenirs littéraires et poétiques dont je sais qu’ils m’habitent, mais que je ne m’attendais pas à réactiver dans un tel contexte. Cependant, j’ai conscience aussi d’avoir été imprudente, notamment en ce qui concerne mon équipement. Je pense sincèrement que pour une prochaine fois, je préparerai mieux mon exploration… et choisirai plus judicieusement ma tenue ! L’urbex en néophyte est un rêve éveillé. Mais les règles tacites des urbexeurs ne doivent pas être négligées. C’est pourquoi je ne vous communique pas l’emplacement du manoir, et vous conjure de respecter à tout prix les lieux que vous pourrez explorer. 

Si vous souhaitez prolonger le plaisir, vous pouvez lire ici l’article insolite d’Aya : Mon urbex en robe de soirée.  Quant à moi, je vais nettoyer mes sandalettes et chercher un prochain lieu d’urbex ! 


1- Urbex : contraction des mots anglais urban exploration (ou exploration urbaine). Par extension, elle désigne tout type d’exploration d’un lieu construit par la main humaine puis laissé à l’abandon. Pour plus de détails, consultez l’article wikipédia sur le sujet.

2- « Suivez le lapin blanc », traduction d’une phrase du célèbre Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll (1865).

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