Quand j’étais petite, je vivais entre deux mondes. Celui de la ville, de l’école, des maisons de mes amis qui étaient autant d’occasions de vivre de nouvelles aventures, et celui de la campagne. Mes parents et mes tantes paternelles avaient acheté ensemble une maison plutôt ancienne, qui datait (selon mes souvenirs) du 18e siècle. J’imagine qu’elle devait être un corps de ferme à l’origine, je ne l’ai jamais bien su. Tout ce dont je suis sûre, c’est que je n’ai jamais pu dormir seule dans certaines pièces, parce que j’avais l’impression dérangeante d’être observée.
L’univers caché dans le grenier
Cette maison, ils ont voulu en faire un quartier général. On y organisait des week-ends, les repas de famille, Noëls et autres anniversaires des oncles et tantes. J’y ai même fêté mes 18 ans. Ses murs nous ont vu grandir, et l’on s’y retrouvait souvent en famille. Je ne compte plus les spectacles de Noël imaginés avec mes cousins, les récitals de mon grand-père et sa jolie voix de baryton, et les heures passées à jouer avec les amis que j’invitais.
La maison n’avait qu’un seul inconvénient : elle était très isolée. Aucun bus n’y conduisait, et le premier village se trouvait à 1 ou 2 km à pied. Les téléphones passaient mal, et je ne parle même pas d’internet. Autour de ses vieilles pierres, on trouvait quelques voisins, une grange (où j’ai sauvé une souris et vu la plus grosse araignée de ma vie), une porcherie, un poulailler, un jardin luxuriant, des champs, un élevage de moutons, un verger… et pas grand-chose d’autre.
Comment s’y occuper, quand on est jeune ? Cela peut paraître étonnant aujourd’hui, mais quand on est petit et qu’on n’a pas internet, l’imagination prend le relais. Elle est une alliée fidèle qui a le pouvoir de nous emmener vers de nouveaux univers inexplorés. La grange avait un grenier, aménagé en base secrète par mes cousins F. et P., et cet espace préservé des adultes abritait nos manigances de vilains garnements. Tous mes amis y avaient accès, mais les seuls maîtres à bord là-haut, c’étaient nous.
Depuis cette tour de contrôle fantasmée, il s’en est passé des choses. Nous adorions y discuter pendant des heures, après avoir fouillé dans le bric-à-brac de la remise. J’ai encore quelques boîtes de médicaments en métal, dont l’une d’entre elles date de 1926. Bien cachés dans notre petit monde, nous nous sentions invincibles. Je ne compte plus les missions secrètes que nous avons entrepris de réaliser pour nous occuper… Toutes avec succès, bien sûr. Grimpe dans les arbres, fouille de granges lugubres, installation de bases annexes dans des buissons alentour, concours de balançoire et composition de chapelets de gros mots, course en bottes dans les fossés pleins de boue, chapardage de fruits, infiltration dans l’élevage de moutons sans se faire repérer…
La décharge secrète
Mais le Graal, le summum du danger, la quête la plus extrême, c’était la décharge. Pour y aller, il fallait quitter la maison, passer faire un coucou aux lapins dans les clapiers de Mme Lus (et les nourrir discrètement, pour ne pas se faire gronder), prendre la petite départementale en partant vers la gauche et marcher un peu. Après le petit chemin de terre qui menait à la grange où étaient enfermés les moutons, un autre sentier se dessinait sur la droite. Si on l’empruntait, un autre univers s’offrait à nous.
Dans une petite clairière à l’abri des regards, des véhicules de nature hétéroclite pourrissaient au soleil, peu à peu envahis par la végétation. Les carcasses de métal formaient un imbroglio fascinant pour nos yeux d’enfants. Cette décharge, c’était l’interdit. Les adultes nous avaient fortement déconseillé d’y aller, en nous expliquant les risques de se blesser, ou d’attraper le tétanos. Mais toutes ces mises en garde ne les avaient rendues que plus attirantes. Le danger ! La plus grande des aventures…
Avant de connaître le principe d’urbex, j’ai fait mes premières explorations avec mes cousins dans cette décharge. La petite fille que j’étais n’était pas à l’aise, probablement parce que les mots de ma mère résonnaient dans ma tête. Attention ! Ne te fais pas mal… Mais je voulais encore plus ardemment me montrer courageuse, et je suivais mes cousins avec une curiosité sans cesse renouvelée. Car ce qui restait le plus intriguant pour moi, c’était l’aura que dégageaient tous ces véhicules. Chacun d’entre eux avait appartenu à quelqu’un, fait partie de l’histoire d’une personne. Il avait hébergé de bons comme de mauvais souvenirs, des pleurs, des rires… Retrouver des traces de ce passé caché, c’était ce qui me plaisait le plus.
Les vestiges du passé fantasmé
Je ne compte plus le nombre de nos visites dans la décharge. Seuls, en binôme ou tous les trois, nous nous amusions à grimper sur les capots, à sauter de toit en toit, à ouvrir les véhicules pour les examiner… J’ai un souvenir particulier de ce fameux camion de pompiers qui devait dater du début des années 1990 : il ne restait rien à l’intérieur, mais quel plaisir de s’asseoir à l’avant et d’imaginer enclencher la sirène ! Quel enfant n’a jamais rêvé de devenir un soldat du feu ?
Dans les voitures abandonnées là, on trouvait parfois un indice. Il pouvait s’agir d’une facture, une note griffonnée, un porte-clés, une photo… C’était une excitation inimaginable pour nous, lorsque nous découvrions un de ces artefacts. Qui était l’ancien ou l’ancienne propriétaire ? C’était une maman ? Un papa ? À quoi il ressemblait ? Qu’est-ce qu’il faisait comme métier ? Est-ce qu’il ou elle avait des enfants ? Ses enfants, avaient-ils notre âge ? Parfois, on remarquait des traces d’un accident, et un frisson nous parcourait l’échine. F. avait un regard plus aiguisé, et remarquait plus facilement ce genre de détails. Je me rappelle un jour où nous avions exploré une caravane abandonnée. Au milieu des restes de rideaux, du verre brisé et des coussins éparpillés sur le sol, il était très fier d’avoir découvert un stylo plume. Je sais qu’il l’a gardé, et qu’il marchait encore. C’était comme un trésor incroyable, apparu là au milieu des décombres.
P., lui, était plus intéressé par la mécanique, et adorait scruter le moteur. Bien plus tard, il deviendrait mécanicien : les origines de sa vocation se retrouvent, à mon sens, dans sa passion d’enfant. Moi, j’aimais ce sentiment de transgression qui m’habitait quand on se rendait dans cette clairière. Le fait d’entreprendre quelque chose d’interdit, de fou, qui nous emmenait hors des sentiers battus, là où peu de gens se rendaient. Cette impression d’aventure, cette légère adrénaline qui me gagnait lorsqu’on tentait de forcer la porte d’un camion abandonné, elle teintait cette décharge banale des couleurs de mon imagination.
Je garde une tendresse particulière pour ces souvenirs d’enfance, justement pour cette raison : la décharge, c’était un peu cette zone de mystère, cette anfractuosité dans la réalité où la frontière se brouillait entre matérialité et rêve, cet endroit où mon univers d’enfant se matérialisait juste à côté de chez nous… Et à vrai dire, je crois qu’il reste une part de cet esprit dans la démarche des explorateurs urbains. Pour partir à la recherche de lieux abandonnés, il faut au moins un peu de curiosité enfantine, un certain goût pour l’aventure, saupoudrés d’une potentielle addiction à l’adrénaline…
Et vous, quels sont vos premiers souvenirs d’urbex ?




