Rubrique Carnet de Voyage

Visiter l’Ossuaire de Sedlec : contempler le sacré et le morbide

ossuaire kutna hora
Illustration de Heyton's
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Visiter l’Ossuaire de Sedlec : contempler le sacré et le morbide

ossuaire kutna hora
Illustration de Heyton's

Pour quelle raison visite-t-on une crypte contenant les ossements de 40 000 défunts ?

Été 2019. De passage à Prague avec un ami, j’explore cette ville qui a vu le premier voyage en amoureux de mes parents. Nous découvrons l’horloge astronomique, le mur John Lennon, le Pont Charles, les marionnettes en bois, les jolies rues colorées de la capitale tchèque… Je dois bien l’avouer, le plaisir d’arpenter Prague est quelque peu gâché par l’afflux incroyable de touristes nombrilistes. La foule crée régulièrement des attroupements de visiteurs au téléphone greffé à la main, à l’affût de la moindre photo instagrammable. Je me sens tout autant oppressée par l’ambiance que mon ami Stélan. Nous envisageons rapidement de quitter le joyau de la République Tchèque, pour un endroit plus calme.

Ça tombe bien, car non loin de Prague se trouve un monument qui attise notre curiosité. Au cœur de la ville historique de Kutna Hora, se situe une crypte moyenâgeuse qui abrite les restes de 40 000 défunts. Visiter l’ossuaire de Sedlec promet d’être une expérience hors du commun, car il a été classé au patrimoine mondial de l’UNESCO non sans raison. En effet, les ossements des trépassés ont été arrangés en une série d’ornements impressionnants : calices, guirlandes, sculptures, pyramides, blason gigantesque… Fortement intrigués, nous décidons de nous y rendre.

Visiter l’ossuaire de Sedlec, et contempler les siècles tout autant que sa propre vanité

Honorer les défunts

Après un petit trajet en train, nous arrivons à Kutna Hora et rejoignons l’ossuaire à pied. À l’arrivée, l’entrée ne nous laisse pas de doute : une fresque minimaliste mais implacable représente un squelette sur le perron de la chapelle. Nous entrons, payons nos billets et entamons la visite. Je me sens époustouflée par ce que je découvre. L’intérieur de la crypte est lourd, mais absolument pas glauque ni malsain comme les photos de Sedlec peuvent le faire pressentir.

Autour de nous, des calices, chandeliers imposants, pyramides, guirlandes et ornements divers… tout en ossements. Un blason d’environ deux mètres de hauteur met en scène une statue figurant un corbeau picorant la cavité oculaire d’un crâne. On trouve même une vitrine où des crânes de guerriers sont exposés, avec des panneaux détaillant les blessures de flèche, hache ou masse d’armes qui ont causé leur mort. Les trous dans leur crâne font sincèrement froid dans le dos.

Je fais le tour de la crypte avec Stélan, en silence. Des dizaines de milliers de personnes reposent là, dont les ossements ont été arrangés de manière ouvragée et méticuleuse. Non, décidément, il n’y a paradoxalement rien de malsain là-dedans. On sent un soin, une attention très particulière portée à la confection des ornements, qui évoque un respect certain pour les morts. Pourquoi n’existerait-il qu’une façon d’honorer les défunts ?

Voir cet agencement à la fois insolite et touchant pose aussi la question de notre propre mortalité. Quarante mille personnes sont là, et tout autant d’histoires, de désirs, de trajectoires entrecroisées. Tant de gens, qui se sont accrochés à des idéaux, des futilités, qui ont subi des guerres, des famines, des épidémies… Aujourd’hui, ils reposent ensemble, dans ce décor unique au monde. Que deviendrons-nous après notre mort ?

Reposer en terre sainte

L’ossuaire de Sedlec est situé dans la Chapelle funéraire de l’Eglise de Tous les Saints du cimetière du monastère cistercien de Sedlec, dans la ville de Kutna Hora. Son origine remonte à celle de l’église de l’Assomption de Sedlec, de l’ordre cistercien. Mais notre histoire commence en 1278.

On raconte qu’un père abbé est envoyé en mission à Jérusalem par le roi Ottokar II de Bohème. Il y prélève un peu de terre sur le Golgotha, soit le lieu de la crucifixion du Christ. Retourné dans son pays, il répand la terre sur le cimetière de l’église, qui est alors elle aussi considérée comme sacrée. Dans la ville de Kutna Hora et aux alentours, ce lieu gagne la réputation d’être propre à assurer le repos éternel en attente de la résurrection. De plus en plus de locaux demandent alors à y être inhumés.

En 1348, la peste noire se déclare en Bohême. Elle emporte 30 000 personnes, qui sont enterrés à Sedlec. Lors des croisades contre les Hussites, une partie du cimetière est supprimée, le monastère détruit, et l’abbatiale brûlée. Les os sont progressivement entreposés près de la chapelle funéraire.

Les premières mentions de décorations à l’aide d’ossements apparaîtront 300 ans plus tard, vers le XVIIe siècle. En 1700 – 1709, on envisage une reconstruction baroque de la chapelle de Tous les Saints et de l’abbaye dont dépend le cimetière. C’est de cette époque que date la décoration, oeuvre de l’atelier du sculpteur pragois Matthias Braun. Les installations sont inspirées du livre d’Ezechiel dans la Bible, et évoquent des thématiques relatives à la vanité humaine et la vie éternelle.

L’ossuaire de Sedlec est classé au Patrimoine Mondial de l’UNESCO depuis 1995. En 2019, des fouilles ont permis de découvrir 34 nouvelles fosses communes. Actuellement, une nouvelle restauration est en cours jusqu’en 2030 pour préserver les ornements. Les visiteurs peuvent observer le travail des archéologues, mais les photos sont désormais interdites, à moins d’avoir obtenu une autorisation avant la visite.

Respecter le royaume des morts, et s’interroger sur le sens de sa visite à Kutna Hora

Lors de ma visite en 2019, ce qui me dérange finalement le plus est encore une fois l’attitude des autres visiteurs. Ils parlent fort, rient, touchent les crânes, prennent de très nombreuses photos sans tenir compte des autres visiteurs… Je me rappelle alors cette famille que j’avais vue se prendre en selfie devant un mur d’exécution à Auschwitz, tous sourires. Et ce manque de respect se reproduit de plus en plus dans des lieux atypiques, comme l’ossuaire de Sedlec. Selon le site Prague Secrète :

“Notez que, suite à quelques mises en scène quelque peu irrespectueuses avec selfies et dommages apportés aux ossements, il n’est plus possible de prendre des photos dans l’ossuaire depuis le 1er janvier 2020. En effet, certains touristes, faisant fi du caractère sacré de l’endroit déplaçaient, volaient ou même léchaient les ossements pour obtenir la photo Instagram « parfaite » ! Il est toutefois possible de faire une demande d’autorisation au moins trois jours avant ici.”

Une chose est sûre, les réseaux sociaux déconnectent un grand nombre de nos semblables de la réalité. Pour une photo instagrammable, pour une trend Tiktok ou un post en tendance, beaucoup d’entre nous sont capables de tout. Et on peut s’interroger : qu’est-ce qui motive un visiteur à se rendre dans ces localités atypiques. Pourquoi visite-t-on Oradour sur Glane, ou la crypte de Sedlec ? Par attrait pour le glauque, ou au contraire, pour rencontrer l’histoire dans ses aspérités les plus sombres?

Lorsqu’on parle de tourisme noir, il ne s’agit pas forcément d’une pratique de passionnés d’univers morbides aux intentions discutables. Il faut le reconnaître, il est de ces lieux qui ont un message à apporter. Leur histoire hors du commun a une leçon à nous transmettre, pour peu qu’on ose les trouver. Quel mal ya-t-il à vouloir honorer un devoir de mémoire, ou s’interroger sur sa propre mortalité ? Mais ces lieux, aussi étranges, insolites et fascinants qu’il soient, il ne faut pas envisager de les visiter sans raisons. Et c’est peut-être là, la différence entre la curiosité malsaine et tourisme morbide. Pour quel motif visite-t-on une chapelle ornée d’ossements ? Les morts méritent qu’on trouve une réponse.

De mon côté, qu’est-ce qui m’a poussée à visiter cet ossuaire ? Par fascination pour les cultures du monde, leurs pratiques funéraires. Pour découvrir les limites de notre culture, et explorer mon propre rapport à la mort, au prisme de mes croyances personnelles. Si vous souhaitez visiter l’ossuaire de Sedlec à votre tour, il vous faudra répondre à cette interrogation avant de vous rendre au royaume des morts.

Vous avez des histoires de voyage à nous raconter, des lieux étonnants à nous partager ? Contactez nous sur instagram ou sur notre adresse mail.

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Sources :

Prague secrète: visiter Kutna Hora

Wikipédia (article sur l’ossuaire de Sedlec)

Visitczechia.com

Wikipédia: article sur le tourisme noir

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