Rubrique Carnet de Voyage

MONTRÉAL – Le 4e mur

Rentrez avec nous dans la peau d’un personnage de polar répondant à un mystérieux rendez-vous dans un bar clandestin de Montréal… Remontez le col de votre imperméable et froncez vos sourcils, entendez-vous le piano au loin ?
Le 4e Mur - Montréal HeyTon' Studio
Illustration de HeyTon' Studio
Rubrique Carnet de Voyage

MONTRÉAL – Le 4e mur

Rentrez avec nous dans la peau d’un personnage de polar répondant à un mystérieux rendez-vous dans un bar clandestin de Montréal… Remontez le col de votre imperméable et froncez vos sourcils, entendez-vous le piano au loin ?
Le 4e Mur - Montréal HeyTon' Studio
Illustration de HeyTon' Studio

Par Geneviève Laudet

 – Montréal, Janvier 1957 –

Une énième bourrasque fit disparaître la flamme vacillante de mon briquet. 

– Crisse de météo ! (1) pestai-je, clope entre les dents, tentant tant bien que mal de me protéger du vent gelé en lui tournant le dos.

J’étais comme ça, moi. Je voyais un problème, je lui tournais le dos. Je lui montrais mon imper délavé et l’arrière de mon Fedora noir pour bien lui signifier que j’en avais soupé de ses conneries, qu’il pouvait bien problématiser l’univers, je n’allais pas lui accorder la faveur de mon attention. Comme ça, le temps qu’il me contourne pour me faire face, j’étais prêt. C’est cette prudence que les plus frileux qualifiaient d’inconscience, qui m’avait maintenu en vie pendant ma carrière. Vingt-sept ans à résoudre les problèmes des autres pour mettre leurs déclencheurs derrière les barreaux. Voleurs, meurtriers, malfrats, petites frappes, gangsters… Tant de noms inutiles pour qualifier ce que ces individus étaient finalement vraiment : des déclencheurs de problèmes. 

C’est parce que je ne me lassais pas de poursuivre ces hurluberlus que j’étais là, en plein milieu de la rue Saint-Denis à Montréal, à chanceler sous un blizzard en plein mois de janvier. Il avait suffi d’un simple coup de fil, une voix de femme, paniquée :

– Détective, je vous en prie, aidez-moi ! Je crois… qu’on en veut à ma vie.

Je lui avais proposé une rencontre, mais elle avait insisté pour me voir sur son lieu de travail : un bar clandestin du centre appelé le Quatrième Mur. J’avais déjà entendu parler de cet endroit qu’on ne pouvait trouver que si on était invité par un initié. Je savais aussi que c’était un lieu à part, antre de marginaux hédonistes, aux échos aussi douteux que tentants. Intéressant. 

La femme m’avait donné une simple adresse que j’avais à peine eu le temps de noter puis elle avait raccroché, me laissant seul avec le grésil de la ligne téléphonique. Et ma curiosité pour me faire un gentil pat pat sur le dos, du genre « mon cheum, here we go again (2)».

Tout ça me menait donc à pester dans le vent glacé qui ne semblait avoir qu’un seul but ce soir : m’empêcher d’inspirer ma nicotine goudronnée sur la route du cancer du poumon. Bah. Fallait bien caner d’un truc un jour, autant que je choisisse. Thanks god, ma mère ne pouvait pas m’entendre penser.  

Je décidai de déclarer forfait face au blizzard en lui promettant néanmoins que je célébrerais avec un enthousiasme renouvelé son déclin face à l’été prochain, puis je me remis en route sous les flocons pour remonter l’avenue. Au bout d’un moment, un rapide coup d’œil pour vérifier le numéro de la rue m’indiqua que j’étais arrivé à destination : 2021 rue Saint-Denis, Montréal, Québec. Parfait.

Devant moi se trouvait une porte en bois sur laquelle était sobrement marqué « Agence de détectives ». Étrange. Je vérifiai en grommelant l’adresse que j’avais notée suite aux instructions de la femme : c’était pourtant bien là. Sans grande conviction, j’ouvris donc la porte et ce fut pour me retrouver face à… un mur. Pas un mur dans le sens figuré, comme une impasse ou un problème (auquel cas, si vous m’avez bien suivi, je lui aurais tourné le dos), mais un vrai mur bien littéral fait de briques rouges, stoïque, tangible, épais et impassible. Maudit niaiseux.

Alors que j’étais à deux doigts de péter une coche (3), mon regard tomba sur une brique qui semblait présenter une aspérité particulière. Comme si elle était très légèrement décalée. Intrigué, j’appuyai dessus.

Soudain, dans un chuintement, le panneau tout entier pivota et révéla un escalier s’enfonçant au sous-sol. Manquerait plus que ça soit un aller simple pour le Chemin de Traverse. Alors que je descendais les marches, le mur se referma derrière moi. À mesure que je continuais, j’entendis quelques notes de jazz, puis des bribes de conversations étouffées, des tintements de verres et l’écho de rires enthousiastes. 

Je finis par écarter un lourd rideau de velours noir, dernier rempart entre le sifflement du vent d’hiver au dehors et quoi qui puisse se trouver derrière. C’est à ce moment que je découvris enfin le Quatrième Mur. 

Ce qui me frappa en premier, ce fut l’immense comptoir en bois sombre derrière lequel s’étalaient des dizaines et des dizaines de bouteilles alignées sur des étagères éclairées. Les couleurs chatoyantes de leur contenu faisaient comme un vitrail baignant de lumière mouchetée le sol de pierre aux rosaces blanches et noires. 

Çà et là, de confortables fauteuils allant de l’ocre au vermillon entouraient de délicates tables basses sur lesquelles scintillait doucement la lueur de quelques photophores. Les clients présents étaient tous habillés comme des dandys, je repérai plusieurs nœuds papillons, de belles gambettes en collants et même une montre à gousset. L’atmosphère était feutrée, bien que la musique lancinante d’un piano encore invisible se mêle aux conversations.

De lourdes armoires vitrées étaient remplies d’objets insolites parmi lesquels un vieux téléphone à cadran, des dizaines de fioles poussiéreuses, un globe terrestre et un nécessaire à toilette en argent. Le mur en pierre brute était orné de grands tableaux, mais pas seulement. Plusieurs affiches y étaient également accrochées, détonnant avec l’ambiance tamisée : des avis de recherche. 

Curieux.

Alors que je dévisageais le regard crayonné du protagoniste de l’un d’entre eux sous le « WANTED » en gros caractères, le barman m’interpela :

– Allô, ça va bien (4) ? Bienvenue au Quatrième Mur. Qu’est-ce que je te sers ?

Reprenant mes esprits, je me tournai vers lui en ôtant mon couvre-chef. Il portait d’élégantes bretelles sur une chemise immaculée et présentait une moustache travaillée en volutes sous des yeux clairs. Je lui lançai, n’ayant aucune envie de jaser (5) :

– À vrai dire, je dois rencontrer quelqu’un qui travaille ici. Une femme. Une idée d’où je pourrais la trouver ?

Mon interlocuteur eut un sourire en coin tout en continuant de préparer un intriguant cocktail rose vif dans un verre à pied, puis répondit :

– Il n’y a qu’une seule femme qui travaille ici, c’est Coco. Ça va bientôt être à elle.

D’un signe de tête, il m’indiqua un couloir semblant mener vers une seconde salle, où le bruit semblait plus soutenu. Je m’y dirigeai, de plus en plus perplexe, et me retrouvai subitement dans une ambiance totalement différente.

Le même genre de public raffiné s’organisait maintenant autour de petites tables rondes, bien que certains soient enfoncés dans de confortables banquettes sur les côtés. Je notai que certaines d’entre elles étaient disposées en petites cabines pouvant être fermées par un lourd rideau. L’enthousiasme général prenant la forme de sifflements et d’exclamations joyeuses était dirigé vers une petite scène illuminée, pour l’instant vide. Un pianiste jouait un jazz rythmé, sa tête marquant les temps comme un métronome, et un serveur passa devant moi en portant un plateau rempli d’amuse-bouches sentant la noisette torréfiée et le brie au miel. J’étais bien tenté de me bourrer la fraise (6) mais je n’avais pas le temps de niaiser.

Je tirai une chaise et m’assis dans un coin, alors même que des spots s’allumaient pour éclairer la scène de rouge. Le pianiste changea subitement de style et commença une toune (7) lascive, caressant ses touches blanches et noires avec intensité. Les sifflements et les cris redoublèrent et mon regard se tourna presque malgré moi vers le rideau de velours noir habillant la petite estrade. 

Il y eut d’abord un bras ganté dont la main satinée salua le public en agitant ses doigts délicats. Puis une jambe de nacre en résille perchée sur un escarpin brillant, scintillant sous la lumière. Enfin, sur une virevolte du pianiste, le rideau s’ouvrit en entier pour laisser apparaître une magnifique créature sous des applaudissements nourris.

Elle avait des cheveux de jais, élégamment ondulés sur le devant, autour d’un visage de porcelaine. Une cascade de cils entourait deux grands yeux en amande habillés d’un fard à paupière argenté, et sous un nez droit légèrement retroussé souriaient des lèvres écarlates. Les épaules nues, elle joua avec les lacets de son corset noir orné de cristaux mirifiques, terminant en longs voiles de mousseline rouge sur une paire de cuisses d’albâtre. Cette femme respirait la confiance, le charme et l’extravagance. 

Alors qu’elle continuait son numéro, jouant avec la mélodie du pianiste autant qu’avec l’allégresse des spectateurs, je me surpris à ne pas pouvoir en détacher mon regard, comme hypnotisé. Il me sembla croiser son regard vif une fraction de seconde et j’eus la certitude que c’était bien elle qui m’avait donné rendez-vous ici. Coco. Sans tomber dans la vulgarité si facile, elle tournoyait avec sensualité en s’effeuillant aussi précieusement que si ses atours étaient en verre, et montrait ainsi un magnifique équilibre entre la beauté du corps et la pudeur théâtrale.

Quel superbe éloge à l’indécence. 

Sans doute parce que j’étais captivé, la fin du numéro tomba trop brutalement à mon goût et je clignai stupidement des yeux tandis que le public applaudissait avec euphorie devant le rideau à nouveau fermé.    

La voix du serveur me fit définitivement sortir de ma transe :

– Et un Negroni, un !

Il posa devant moi un verre à whisky rempli d’un liquide ambré dans lequel flottait un gros glaçon. Je levai les yeux vers lui, surpris :

– Je n’ai pas commandé ç…

Mais il me fit un clin d’œil et me tourna le dos pour se diriger vers une autre table. Curieux. Je baissais à nouveau le regard pour observer ce qu’il m’avait apporté. Une carte à jouer était attachée au verre par une petite pince à linge. De plus en plus curieux. Je l’attrapai pour découvrir l’as de trèfle. Qu’est-ce que c’était que cette niaiserie encore ? Alors que je la retournais, je vis un message manuscrit griffonné au dos de la carte sous le symbole d’un œil dans un triangle pointant vers le bas.

« Mon Fils,

Ta venue ici a précipité une suite d’événements infortunés.
Il faut que nous nous entretenions avant que le Corse n’arrive. Je sais où se trouve l’antidote.
Retrouve-moi dans la loge au fond à droite sans plus attendre.

Père Denis. »

Maintenant complètement interloqué, je jetai un coup d’œil en direction de la banquette indiquée par mon mystérieux correspondant. J’y vis un homme en bure noire assis seul, le visage dissimulé par un pan de rideau, la main serrée autour d’une canne en acajou verni. Le chapelet enroulé autour de son poignet pendait sinistrement, éclairé par la lueur de quelques bougies sur la table basse devant lui. 

Résistant à la tentation de tourner le dos à ce foutu bordel, je me laissai emporter par ma curiosité et entrepris de me lever pour le rejoindre, sans oublier mon Negroni. 

C’est à ce moment-là que le coup de feu retentit dans la salle.


Petit lexique des expressions québecoises

(1) Foutue météo !
(2) Mec, c’est reparti pour un tour.
(3) Péter une coche : s’énerver 
(4) Salut ! Comment ça va ?
(5) Jaser : discuter
(6) Se bourrer la fraise : manger jusqu’à satiété
(7) Une toune : une chanson

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