Par Aya Gogishvili
31/07/2017
J’ai 25 ans, ça y est. Je suis heureuse de les fêter à Jérusalem…! C’est le jour de notre départ, cependant. Je me lève à 5h30, mon genou me fait souffrir et je suis trop exaltée pour dormir. On discute 1h30 avec Jeannette, face à la vue qui s’embrase peu à peu du soleil matinal. J’écris un peu. Petit déjeuner, début du ménage, messe. Elle est donnée à notre intention. Discussion et échanges d’adresses avec Amin, Anaan, Youssef. Invitations, promesses de retour. Distribution aux Soeurs, aux Petites Soeurs, au personnel. Adieux émus aux Soeurs Bernadette, Véréna et Christine. Ménage, sacs, sandwichs. Il est l’heure.
Les derniers adieux avant l’avion : continue de chanter !
Au revoir ému aux bénévoles, que j’espère réellement retrouver un jour. Aux Soeurs, de chaleureuses embrassades. Au réfectoire, les personnes âgées nous saluent. « Keep singing! » me dit Sereina, continue de chanter ! Le regard de Nuzha s’illumine, Manushaq m’offre un lumineux sourire, pour laisser ensuite son expression se charger peu à peu de tristesse.
Allah Ma’ak, Ma’a Salaama. « Au revoir! » ; « On se reverra! » ; « Ça a été un plaisir! » ; « Merci pour tout ». Soeur Marina, comme à son habitude, nous couvre d’une avalanche de compliments. Nous les lui rendons, avec cœur. Les larmes me montent aux yeux. Un dernier salut à tout le monde, et on part avant que je ne me mette à pleurer. Au revoir, le Home NDD. Je reviendrai. À bientôt. On prend le bus de Ras-Al-Hamud jusqu’à la porte de Damas, puis le tram jusqu’à la gare centrale. Au revoir, la Palestine. Bus pour l’aéroport Ben Gurion. Au revoir, Jérusalem. Tu vas me manquer.
À l’aéroport, après deux heures d’attente, nous nous présentons à l’enregistrement des bagages, pour le fameux passage à la douane. Israël impose les contrôles douaniers les plus draconiens du monde, c’est donc un moment à ne pas prendre à la légère lorsqu’on voyage en Terre Sainte.
Le premier contact avec la douane israélienne : l’interrogatoire de départ
En premier lieu, les voyageurs sont interrogés avant d’enregistrer leurs bagages. On nous demande ce que nous faisions là, pourquoi nous sommes venues, comment nous avons financé notre voyage, quel est notre métier, ce que nous avons visité, où nous avons dormi… Mon amie Charlie est mal à l’aise, et la pression la déstabilise. Ça y est, nous sommes suspectes aux yeux des douaniers. Ils savent qu’on ne raconte pas la vérité. Mais si nous racontons la réalité de notre voyage, ils verront d’un mauvais œil le temps que nous avons passé en territoire palestinien.
Nous sommes interrogées par une responsable, qui nous demande des preuves de ce que nous avançons. Pour elle, ce que nous lui présentons ne la satisfait pas. Nous sommes alors interrogées par son chef, séparément cette fois. Avant ce dernier interrogatoire, ils emmènent nos passeports et nous font attendre une heure devant le guichet, sans explication. Une fois l’interview passée, la femme nous emmène enregistrer nos bagages, et y appose une étiquette rouge. Cette étiquette me rend folle : quelle est sa signification ?
Le contrôle des bagages
Nous passons au contrôle des passeports, scan facial. Nos bagages sont passés aux rayons X, puis nous sommes emmenées dans un box à l’écart pour qu’ils soient fouillés. Mon cœur bat à cent à l’heure. Je tombe face à une jeune femme très dure, qui me parle comme à un chien. Je vide mes poches, elle me fait passer un scanner corporel, une fouille au corps, regarde la plante de mes pieds, noircis par la poussière et par le fait que je viens de marcher un mois en tongs. Moue de dégoût. Elle en profite pour faire une remarque à sa collègue discrètement, en hébreu. Je me doute qu’elle profite du fait que je ne parle pas sa langue pour se moquer. Je ne réagis pas.
Mon cerveau turbine à cent à l’heure, j’angoisse. J’ai peur. Fouille des bagages. La femme m’interdit de toucher mes affaires, les vide, considère mes huiles essentielles, mes produits naturels, mes habits avec la même moue de dégoût. Nouvel interrogatoire, les questions sont toujours les mêmes. Je réponds mécaniquement.
Elle finit par trouver mon carnet de voyage, et là, je réprime un vertige de stress. J’ai la manie de coller des étiquettes, des billets, des tickets de bus, pour me souvenir de ce qu’on a fait. Elle va forcément trouver des raisons de m’emmerder avec ce que j’ai collé. Bingo, elle tombe sur un ticket de bus arabe :
« C’est écrit en arabe ! C’est quoi !
– C’est un ticket de bus, on a pris les lignes palestiniennes parce qu’elles sont moins chères… » Nouvelle expression de colère : elle vient de tomber sur le ticket relatif à notre visite à Tel El Sultan, un site archéologique situé en territoire palestinien.
La douanière israélienne : excès de zèle
« C’est écrit « Autorité Palestinienne ! » ! Pouvez-vous m’expliquer cela ?!
– C’est un site archéologique qu’on a visité, regardez… » Je lui pointe un endroit du ticket pour confirmer mes dires, et elle a un violent mouvement de recul.
« Ne touchez à rien. » La douanière entreprend d’essayer de lire ce que j’ai écrit, et cesse alors qu’elle se rend compte que mon journal est en français. À cet instant, j’ai remercié le Ciel d’écrire comme un docteur paralytique. J’ai hâte que ça se termine, je me sens de plus en plus humiliée, les autres personnes interrogées autour de moi ne subissent manifestement pas les mêmes déboires… Pourquoi cet excès de zèle dans mon cas ?
Elle continue de tourner les pages. J’espère une question du type: « Que pensez-vous du conflit israélo-palestinien? » pour que je puisse lui développer mon point de vue pacifiste et consistant à ne pas diaboliser un camp pour angéliser l’autre, mais cela ne vient pas. Je pense à parler. C’est une très, très mauvaise idée. Si elle ne me pose pas de questions, je crains sa réaction. Mieux vaut fermer sa gueule. C’est frustrant, elle est clairement en train de chercher la petite bête pour prouver que je suis engagée politiquement.
La douanière reprend les questions qu’on nous a posées lors de notre arrivée à l’aéroport. Combien de temps suis-je restée ici? Pourquoi suis-je venue? Ai-je déjà effectué des voyages en Israël? Ai-je préparé ma valise moi-même ? M’a-t-on demandé de transporter un objet en France pour quelqu’un ? Comment mon voyage a-t-il été financé?
« Quel est votre métier ?
– Je suis travailleuse sociale.
– (ton très ironique) Travailleuse sociale ? Oh wouaaaaaah… Parlez moi des personnes dont vous prenez soin. » J’énumère mécaniquement les publics avec lesquels un éducateur spécialisé travaille, et elle me coupe soudainement, sans me dire au revoir.
Le départ pour l’avion
» Ok. Rassemblez vos affaires et partez. »
C’est soudain, mais inespéré. Je m’exécute, sans regarder personne. Je pense que je ne me suis jamais sentie aussi humiliée depuis ma pré-adolescence. Une des collègues de ma douanière vient me voir (peut-être se sentait-elle mal ?) :
« Vous voulez de l’aide ? » Un non poli mais ferme sort de ma bouche, et j’évite de la regarder. Ne me parlez pas. Ne venez pas me voir. Je n’en peux plus, je veux juste m’en aller. J’ai la tête qui tourne.
Dehors, je me répète que les israéliens ne sont pas tous comme ça. Après une émotion pareille, il est facile de tomber dans le piège de la partialité. Des cons, il y en a partout. Mais chez les israéliens aussi, il y a des militants pacifistes, des gens engagés pour la cause de la Paix. Des artistes, des gens normaux. Qui ne font de mal à personne. Le gouvernement israélien est assimilable à l’extrême droite la plus dure. Leur loi permet le profilage racial et social à l’aéroport, ce qui explique le traitement dont j’ai été victime. Mais pour une pomme pourrie, il ne faut pas que je range toutes les autres dans le même panier. IL Y A DES GENS BIEN. DES DEUX CÔTÉS.
Nous buvons une bière, pour nous remettre de nos émotions. Notre voyage se termine. Deux heures après, notre avion s’envole pour Paris. Ça y est, c’est fini. Dans l’avion, les lumières tamisées invitent à la rêverie. J’ai une grande bouffée de nostalgie qui me submerge. Ce pays, indéniablement, m’aura offert parmi les plus belles expériences de ma vie. Ma rencontre avec Jérusalem aura changé mon parcours, jusqu’à modifier ma trajectoire professionnelle. Une chose est sûre, je ne peux plus envisager de ne plus revenir au Moyen-Orient désormais. Je sais qu’un jour, je reviendrai encore une fois à moi-même. En attendant, au-revoir, la Terre Sainte. J’ai hâte de revenir te voir.




