Rubrique Carnet de Voyage

Carnets de voyage – Guernica, Stendhal et Picasso 

Illustration aquarelle de Guernica, Stendhal et Picasso
Illustration de Magrillu
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Carnets de voyage – Guernica, Stendhal et Picasso 

Illustration aquarelle de Guernica, Stendhal et Picasso
Illustration de Magrillu

Par Aya Gogishvili

Je me souviens du jour où j’ai rencontré l’œuvre de Picasso. C’était en voyage, et j’étais plutôt jeune. J’avais onze ou douze ans, si ma mémoire est bonne. À cette période de ma vie, lorsque je voyageais avec mes parents, nous avions une tradition : visiter des musées. Dans mon petit univers de pré-ado, l’art pictural m’intéressait mais sans me transcender. La visite de musées me procurait un certain plaisir esthétique, et j’appréciais découvrir de nouveaux artistes sans que je puisse dire que la peinture me passionnait. J’étais avant tout une adolescente qui se découvrait !

Même s’il est toujours bon de se cultiver, à cette période de la vie nos sens ne sont pas assez aiguisés pour apprécier et comprendre sans l’aide des adultes le message qu’un artiste veut nous transmettre. C’est pour cela que j’aime me rappeler de ces premiers émois, car ils ont une force sans pareille. A l’époque de ma pré adolescence, certaines oeuvres ont su bouleverser les sentiments de la jeune fille que j’étais. Parmi ces souvenirs se trouve l’un des plus célèbres tableaux de Pablo Picasso.

Découvrir Madrid et ses musées

Madrid, 2003.

C’est l’été, pendant les vacances scolaires. Comme d’habitude, je suis mes parents dans leurs pérégrinations. Cette fois-ci, nous sommes partis en Espagne. J’apprécie la découverte de la capitale, débordante d’énergie. Les locaux sont souriants et chaleureux, les rues sont chargées de spectacles, de performances, de marchés aux puces et autres manifestations… Je suis une adolescente timide et complexée à l’époque, mais j’apprécie tout de même cette agitation. La Vie est partout à Madrid, on le sent. Rien ne peut éteindre le bouillonnement de cette sève qui fait tout le charme de la ville.

Lorsque nous voyageons, mes parents adorent visiter les musées des environs de notre point de chute. Madrid ne fait donc pas exception. Cette destination m’offre d’ailleurs quelques-uns de mes premiers émois artistiques, et je dois dire que je m’en souviens encore très vivement aujourd’hui. Ce sont même les souvenirs qui m’ont le plus marquée lors de ce voyage. En premier lieu, j’ai une image très forte de la série des Peintures Noires de Goya.

Cette série de fresques a été réalisée par Francisco de Goya, l’un des plus grands peintres espagnols. Il les a peintes à la fin de sa vie sur les murs de sa maison, sans donner plus d’explication : on suppose qu’elles symbolisaient son état psychique, alors vieux et malade. Le grand public les connaît surtout pour Saturne dévorant l’un de ses fils, représentant le titan Cronos en train de se repaître de la chair de son enfant. Leur singularité, leur sincérité m’ont particulièrement émue. Œuvre tourmentée d’un artiste souffreteux et déprimé, elles dégagent une aura de noirceur criante de vérité sur les tréfonds de l’âme humaine. En témoigne Saturne, Deux vieux, ou encore La procession à l’ermitage de St Isidore.

Rencontrer le chef-d’oeuvre de Guernica

Au Musée de la Reina Sofia, un autre tableau très connu m’attend et marque tout aussi profondément ma mémoire. Comme à mon habitude, je déambule de salle en salle, en me laissant porter par la visite. Mon regard glisse de toile en toile, sans porter un grand intérêt à ce que je vois. Soudain, apparaît devant moi une peinture de Picasso aux dimensions monumentales. Je m’arrête face à elle, en proie à un choc. Le style cubiste figure avec brio l’éclatement d’une bombe.

Les corps s’entremêlent dans un imbroglio macabre, les bouches grandes ouvertes des personnages hurlent en silence. Un corps gît à terre, un personnage fuit, un cheval semble paniquer à la suite des explosions. Un fantôme muni d’un cierge entre par la fenêtre, son visage empreint de compassion. Une victime semble hurler au milieu des flammes. Une mère, seins nus comme si elle s’apprêtait à allaiter, hurle de douleur la mort de son enfant dans ses bras. Le désordre du tableau évoque la panique générale. En noir et blanc, des flammes. De la fumée. De la chair en désordre. La mort. La guerre dans sa réalité la plus pure, la plus terrible. Impitoyable, injuste, cruelle. Réelle.

Je m’approche du tableau lentement, pour aller en découvrir le titre. Guernica. Huile sur toile. Réalisée par Pablo Picasso, entre le 1er mai et le 4 juin 1937. Comme je le lirai sur le panneau explicatif, cette œuvre monumentale a été créée pour dénoncer le bombardement de la ville du même nom. Perpétré la même année par les nazis et les franquistes, ce crime de guerre est resté dans les mémoires comme un massacre innommable sur la population civile.

L’œuvre monumentale de Picasso est devenue un symbole de dénonciation de la guerre en général. Guernica dégage une violence rare, qui témoigne parfaitement des atrocités commises. À cette époque, je me sens déjà très concernée par le devoir de mémoire, et ce tableau monumental porte un message. Se rappeler, témoigner, pour ne jamais reproduire. Ce tableau venait de me jeter cette réalité au visage : ne jamais oublier, pour ne jamais répéter le passé.

Picasso et le Syndrome de Stendhal

Je suis saisie par la force de ce tableau. Je considère l’ensemble. L’horreur des combats. Je me laisse pénétrer par l’énergie qui s’en dégage presque malgré moi. Je me prends son message de plein fouet. J’en ressors profondément touchée, comme si j’avais parcouru cette pièce avec les victimes du bombardement. Comme si moi aussi j’avais été à Guernica, en 1937, lorsque le bombardement a eu lieu. Jusqu’à ce jour, l’image de ce chef d’oeuvre pictural est restée gravée dans ma mémoire.

Je crois que c’est la première fois qu’un tableau m’arrête si brutalement. Je ne peux nier que ma rencontre avec Guernica reste parmi mes plus puissantes découvertes artistiques. La conjonction savante de mes sentiments et de la maîtrise de l’artiste a arrêté mon pas en un simple coup d’œil. Cela tient presque du miracle. Je me souviens comme si c’était hier de ce sentiment presque inédit pour la jeune fille que j’étais. La force du choc, jusqu’au temps qui s’arrête. Ce débordement d’émotion qui submerge le spectateur à la contemplation d’une œuvre, on appelle cela le syndrome de Stendhal. Sans être allée jusqu’à développer d’hallucinations ou de délire quelconque, j’aime pourtant me dire que j’ai vécu complètement par hasard la même chose que l’un de nos plus grands auteurs.

« Les choses qu’il faut aux arts pour prospérer sont souvent contraires à celles qu’il faut aux nations pour être heureuses. » Stendhal 1783 – 1842

Impossible de terminer ce récit sans mentionner qu’aujourd’hui, on sait à quel point Picasso était un homme affreusement toxique, qui a détruit son entourage aussi méticuleusement qu’il peignait ses toiles. Entre sa propension aux violences conjugales, les suicides de ses proches et sa fascination pour le viol, il m’est aujourd’hui difficile de dire que j’apprécie son travail.

Comment admirer ses “Femmes qui pleurent”, quand on sait qu’il abusait psychologiquement de ses amoureuses pour les faire pleurer, tout cela dans le but de les peindre ? Que dire de sa fascination pour le viol, via la représentation du taureau comme symbole de la puissance masculine oppressive ? Ce n’est même pas lui qui a souhaité peindre Guernica mais sa compagne Dora Maar qui l’en a convaincu. Avec le temps, je me suis complètement détachée du travail de cet artiste et être humain détestable. Peut-on séparer l’oeuvre de l’artiste ? Dans le cas de Picasso, je ne peux continuer d’apprécier son travail maintenant que je connais sa vie.

Malgré tout, je garde un souvenir puissant de ma découverte de Guernica pour l’émotion qu’elle a généré chez moi. Dans mon vécu, cette œuvre reste l’un de mes premiers émois artistiques, qui a participé à mon éveil esthétique… et m’a permis d’en vivre beaucoup d’autres !

Si vous souhaitez en apprendre plus sur la vie de Picasso, je vous conseille le visionnage de la vidéo de Manon Bril sur le sujet !

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