Rubrique Voyages Parallèles

La tapisserie de l’Apocalypse d’Angers

Saviez-vous que le château d'Angers renferme un trésor aux dimensions colossales conservé dans un bâtiment spécialement construit pour l’accueillir ? Cette gigantesque BD du 14e siècle qui entremêle enjeux politiques et mystiques peut-elle encore nous parler aujourd’hui ? Plongeons au cœur des mystères de la tapisserie de l’Apocalypse.
Tapisserie de l'Apocalypse
Illustration de Heyton's
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La tapisserie de l’Apocalypse d’Angers

Saviez-vous que le château d'Angers renferme un trésor aux dimensions colossales conservé dans un bâtiment spécialement construit pour l’accueillir ? Cette gigantesque BD du 14e siècle qui entremêle enjeux politiques et mystiques peut-elle encore nous parler aujourd’hui ? Plongeons au cœur des mystères de la tapisserie de l’Apocalypse.
Tapisserie de l'Apocalypse
Illustration de Heyton's

Par Aurore Blanc

Depuis mai 2023,  la tapisserie de l’Apocalypse est entrée au patrimoine  mondial de l’UNESCO dans la catégorie « mémoire du monde ». Un bel accomplissement pour cette œuvre unique au monde commandée vers 1375 par Louis 1er, Duc d’Anjou. Qu’on soit bien d’accord : je suis nulle en histoire de France, et je n’ai qu’une vague connaissance des textes religieux qui fondent ma culture. Mais j’ai comme le sentiment que cette magistrale tapisserie ne va pas me laisser indifférente. J’ai envie de comprendre comment elle a pu se retrouver plus de 600 ans après sa confection dans cet immense bâtiment moderne, et surtout pourquoi elle continue à attirer chaque année des milliers de visiteurs.

Une confection hors du commun

J’ai une pensée émue pour l’imagier Hennequin de Bruges, illustrateur et peintre du roi de France Charles V, qui a réalisé à l’époque les croquis et maquettes des six futurs pans de la tapisserie. La commande était claire… mais complexe. Comment représenter, dans le contexte de la guerre contre les Anglais au 14e siècle,  les visions transmises à l’apôtre Saint Jean au 1er siècle de notre ère ?  Hennequin de Bruges fit le choix d’une structure fixe pour chaque pan : un grand personnage vertical invite les visiteurs à se pencher sur plusieurs scènes qui se lisent de gauche à droite et de haut en bas. Comme une BD. Sauf que chaque « planche » mesure 6 mètres de haut et 23 à 24 mètres de long, et qu’il faut en moyenne un à deux ans pour la tisser. Moi, je n’ai qu’une visite guidée d’environ une heure pour espérer y comprendre quelque chose. Alors je prends mon stylo et mon courage à deux mains. Et c’est parti pour une session de plongée dans les abîmes du temps et des secrets de la vision  mystique de Saint Jean.

Aux portes d’un autre monde

Quand on entre en plein été dans le bâtiment qui conserve la tapisserie de l’Apocalypse, on est avant tout saisi par… le froid ! Les conditions de conservation de l’œuvre sont très exigeantes : lumière tamisée qui fait naître des halos bleutés autour des tentures, taux d’humidité strictement contrôlé, température de 19 °C… Il n’en faut pas moins pour garantir la longévité du plus grand ensemble de tapisseries médiévales au monde ! Évidemment, il était impossible d’accrocher tout ça dans un même château. La tapisserie avait vocation à être exposée en extérieur lors de grands événements. Je plains les techniciens de l’époque !

Transmettre une vision

Ensuite, je suis vite saturée par la quantité invraisemblable de personnages et de symboles mystérieux qui foisonnent entre les entrelacs végétaux et les ribambelles d’anges ornementaux. Et ce avant même de percevoir distinctement la foule de monstres et de créatures effroyables qui apparaissent à l’angle du bâtiment, une centaine de mètres plus loin. Je commence tout juste à comprendre le sens premier du mot Apocalypse. Car en grec, apokalypsis ne veut pas dire « fin du monde », mais bien « révélation », « dévoilement ». Le texte original raconte dans le dernier livre du Nouveau Testament biblique la révélation reçue en rêve par Saint Jean. Son but est alors de la transmettre aux chrétiens de son époque, martyrisés par les Romains, pour leur faire comprendre que l’avènement d’une nouvelle ère est sur le point d’advenir. Mais en faisant face à ces images, on comprends bien que ça ne va pas être une partie de plaisir.

Sceaux et fléaux

Que les experts pardonnent à mon œil profane : ce que je veux vous transmettre ici, c’est avant tout mon ébahissement, car je pense que c’est en grande partie ce qui continue à attirer mes contemporains dans ce musée unique. Ce que j’en retiens, c’est que dans la vision de Saint Jean, pour permettre l’avènement d’un monde nouveau, le Christ doit briser un à un les sept sceaux du Livre de la Vérité. Or la vérité ne se révèle pas sans conséquences : l’ouverture de chaque sceau déclenche un fléau. Sept sceaux, sept anges qui soufflent dans sept trompettes… Jusque là, j’arrive encore à suivre. Mais à l’ouverture du septième sceau, Satan chute sur Terre et ouvre le puits des abîmes… Et c’est reparti pour une série de catastrophes sans précédents ! 

Monstres sacrés

J’en arrive à ce qui me fascine le plus dans cette œuvre (et dans les mythes en général) : les monstres. Je vous passe les torrents de feu, les comètes étoilées, les nuées de criquets à visage humain, les chevaux aux naseaux écumants sur lesquels trônent les quatre cavaliers de l’Apocalypse. Moi je suis restée béate devant la beauté de la Bête de la Mer, convoquée par Satan en personne ayant pris pour l’occasion la forme d’un dragon (à sept têtes, bien sûr). Cette Bête a le corps musclé et élancé d’un sublime félin. Elle trône assise en majesté, un sceptre à la main, ses sept têtes couronnées tendues vers les cieux qu’elles semblent défier.

Sur le pan suivant, le quatrième, elle attise d’un bâton le feu céleste qui déferlera sur le monde. Dans le texte, elle marque de son chiffre (666, ça vous dit quelque chose ?) ses nouveaux fidèles dans une parodie de baptême. Mais cette scène n’a pas été représentée, par peur d’une malédiction. J’ai en tête des chansons d’Iron Maiden qui ont bercé mon adolescence. Mon âme de gothique rebelle fait cogner fort mon cœur dans ma poitrine de jeune femme devenue relativement raisonnable. Si je m’étais attendue à ça ! C’est sûr qu’avec de pareilles pensées j’aurais fini au bûcher. Mais il est indéniable que ces monstres ont une magnificence qui ne laisse personne indifférent.

Un contexte tourmenté

La voix de notre guide me ramène sur Terre. Le contexte de l’époque explique en grande partie le choix d’illustrer avec un tel gigantisme ce texte connu de tous au 14e siècle. Il est évident que dans l’esprit des spectateurs de l’époque, les représentations de l’Apocalypse de Saint Jean faisaient directement écho aux tourments du siècle :  la grande peste de 1349 qui décima près d’un tiers de la population européenne, les changements climatiques ayant engendré une petite période glacière, le pourrissement des cultures, le froid, quelques séismes, une grande invasion de criquets, et même le passage d’une comète ! 

Un message d’espoir

Mais ce que je n’aurais pu saisir aussi clairement sans l’aide de notre guide, c’est « l’avènement de la Jérusalem céleste sur Terre » dans le panneau final. L’Apocalypse de Saint Jean n’est pas un texte catastrophiste qui annonce la fin du monde. C’est un message d’espoir envoyé aux chrétiens pour consolider leur foi face au martyre romain. Même l’indécrottable athée des temps modernes que je suis peut comprendre à quel point ce message pouvait avoir de l’importance pour toutes les personnes sacrifiées au nom de leurs croyances. Le texte du 1er siècle annonce que l’Empire romain va s’effondrer, et que s’ensuivra un avenir meilleur. La tapisserie du 14e siècle annonce au peuple français que sa souffrance ne durera pas toujours.

Je sors de là un peu sonnée, avec l’impression étrange d’avoir saisi une part infime d’un insondable mystère… Et de n’avoir simultanément rien compris du tout. Dans les jours qui suivront, j’aurai plusieurs fois en tête l’image d’une tapisserie qui se déchire, libérant dans les sous-sol du château d’Angers une foule de monstres à la beauté terrifiante qui grattera aux portes dans l’espoir d’envahir le monde.

Mais… Attendez… Ne l’ont-ils pas déjà envahi ? Notre époque n’est-elle pas elle aussi tourmentée par des épidémies, des guerres de conquête, des crises économiques, politiques et environnementales qui ont ou auront des conséquences terribles sur nos vies de petits européens planqués dans leur confort ? Je tremble un peu. Alors j’essaye de m’accrocher à la vision du dernier panneau, avec la voix de notre guide en arrière-plan : « L’Apocalypse n’est pas la fin du monde, mais la fin d’un monde, avec l’espoir d’un avenir meilleur. »


Sources et références

Article sur le site officiel du château d’Angers

Article wikipédia 

– Un grand merci à notre guide dont je n’ai malheureusement pas retenu le nom ! La visite guidée, vous l’aurez compris, est plus que recommandée. Informations et réservation ICI (tarif plein pou la visite du château ET de la tapisserie : 9 euros 50).

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