Rubrique Demeures Insolites

VAL-DE-LOIRE – Troglobal : Y’a des cigales dans la fourmilière

Que vous soyez voyageur de passage, artiste à la recherche d’un lieu pour créer ou d’un espace pour (ré)inventer une vie collective, découvrez les labyrinthiques galeries et les foisonnants ateliers du village Troglobal, véritable fourmilière troglodyte peuplée de cigales qui ont des projets plein la tête.
Village troglobal - Illustration de HeyTon's
Illustration de HeyTon's
Rubrique Demeures Insolites

VAL-DE-LOIRE – Troglobal : Y’a des cigales dans la fourmilière

Que vous soyez voyageur de passage, artiste à la recherche d’un lieu pour créer ou d’un espace pour (ré)inventer une vie collective, découvrez les labyrinthiques galeries et les foisonnants ateliers du village Troglobal, véritable fourmilière troglodyte peuplée de cigales qui ont des projets plein la tête.
Village troglobal - Illustration de HeyTon's
Illustration de HeyTon's

Par Aurore Blanc

De l’art de rebondir : direction les troglodytes d’Anjou

Le mois d’août 2023 était plein de promesses : un tour de France à la recherche de lieux alternatifs et de légendes locales à vous raconter, des heures à se dorer la pilules un livre à la main sous la caresse mordante du soleil du Sud, des chants de cigales sur une plage méditerranéenne à la tombée du soir…

Mais le destin en a décidé autrement. Suite à l’accident qui a envoyé à la casse notre iconique petit van rouge au deuxième jour de notre grand périple, nous avons bataillé sévère pour ne pas céder à la morosité qui nous collait aux basques en revenant à la case départ, celle de la grisaille bretonne d’un été aux airs d’automne.

A quelques jours de la reprise du boulot et des obligations quotidiennes, nous voici de nouveau sur les routes, en quête d’un bord de Loire ou nous tremper les pieds, et plus si affinités.

Et c’est comme ça que nous arrivons, le 25 août aux alentours de 13h, au village Troglobal2 de Grézillé. Aucun de nous ne sait plus dire où il en a entendu parler, ni pourquoi nous sommes là. Mais nous y sommes, à l’heure de la pause casse-croûte, et mon éducation de petite fille bien élevée me fait une fois encore hésiter. On peut entrer comme ça ? On va peut-être déranger ? Va-t-on trouver quelqu’un pour nous faire visiter le lieu ? Faut-il téléphoner avant ? S’inscrire quelque part ?

Foutu système et foutues conventions ! On n’est pas des touristes en mal de photos instagrammables ! On est des artistes pleins de rêves à venir, en quête d’inspiration. Quoi de plus légitime que d’aller à la rencontre d’un collectif d’artistes qui réhabilite des caves troglodytes pour faire vivre un lieu encore à l’abandon quelques décennies plus tôt ? On y est. On y va.

A la croisée des mondes : un lieu de création insolite

Après avoir longé une jolie maison aux pierres claires typiques de la région (le fameux tuffeau), nous atteignons une grande cour circulaire dans laquelle s’ouvrent de multiples portes à même la roche qui la cerne. Rien n’aurait pu nous préparer à tel spectacle depuis l’endroit où nous avions garé la voiture. Mon champ visuel est saturé de merveilles que mon cerveau n’arrive pas à traiter de manière rationnelle. Je m’assois et respire un grand coup pour calmer mon cœur qui commence à faire des saltos arrière . Mais qu’est-ce que c’est que cet endroit incroyable ? J’ouvre grand les yeux, j’essaye de tout voir ; je n’y arrive pas.

Partout autour de moi flottent des guirlandes lumineuses qui s’emmêlent dans des arbres immenses dont les ramures font comme une somptueuse tonnelle végétale. Des structures de métal, des pièces de vitraux, des sculptures d’animaux légendaires, de fleurs et de visages souriants  me font perdre toute notion du temps et de l’espace.

J’ai faim. Faim de tout regarder, de m’emplir de ce foisonnement créatif sans âge, d’explorer chaque caverne, de contempler chaque arche décorée avec soin pour marquer l’entrée de chaque alcôve aux parois blanchies à la chaux, tantôt cocons qui accueillent une chambrette, tantôt cathédrales aux mille secrets.

Il y a là une cuisine commune, un espace scène, une bibliothèque, une cave à vins, une forge aux murs noircis par le feu, un nombre incalculable de cheminées, un dortoir partagé, une friperie,  une magnifique verrière qui accueille l’atelier vitraux…

Mon cœur rate un battement. Je me trouve à la croisée de plusieurs des mondes que je chéris tant: la maison sculptée de Jacques Lucas, le jardin du poète ferrailleur, la caverne d’Ali Baba et le terrier du lapin blanc.

Visite des habitats et ateliers troglodytes

Abasourdie, je cherche à qui m’adresser pour en savoir plus. Il y a bien là quelques personnes qui vont et viennent en s’affairant, mais je n’ose interrompre leur course. Une brosse à dent et un tube de dentifrice à la main, Martin passe par là en revenant de la salle de bain commune située à l’entrée du site. « Je suis là depuis une semaine, je peux vous faire faire le tour de ce que je connais si vous voulez ! » De ce qu’il connaît… C’est-à-dire ? Mon esprit surexcité ne parvient pas encore à prendre la mesure de l’ampleur du site. Si ça s’appelle « village », ça ne doit pas être pour rien. Il est tout bonnement impossible, de prime abord, d’imaginer le réseau de caves et de galeries que contient le village Troglobal. C’est en suivant Martin que je commence à comprendre. 

Tout communique. Il y a quelques culs de sac, beaucoup de petits habitats individuels, mais tous les chemins mènent tôt ou tard à cette grande cour dans laquelle nous sommes arrivés en premier. En traversant la bibliothèque aux immenses étagères débordantes de livres en tout genre, je me demande comment on peut vivre là, comment on peut conserver les choses nécessaires à notre quotidien en les préservant de l’humidité. 

C’est Cora qui nous donne une réponse. Il vient de finir d’aménager la petite cave la plus profondément enfouie dans le sol du site, celle qu’on appelle « la cave à thé ». Il nous explique comment il a assaini les murs puis le sol avant de les couvrir à la chaux. Le dallage sombre  est presque impeccablement sec, et il nous montre fièrement le puits de lumière au fond de la pièce par où sort le conduit de son poêle à bois et de l’aérateur qui garantit le renouvellement continu de l’air. C’est minuscule. Très propre. Et adorable. 

D’autres habitants du lieu nous ouvrent leur porte, et nous découvrons avec stupeur ces petits (ou grands!) nids, s’étendant parfois sur plusieurs étages avec des mezzanines, des canapés, des posters, des petits objets du quotidien disposés ça et là sur les étagères incrustées dans les parois…

Je ressors de là avec l’impression d’éclore. Je me dirige vers l’immense cave dans laquelle se trouvent encore des rails nécessaires à l’ancienne extraction minière du calcaire, et tombe sur un vieux chariot orné d’une tête de mort hilare qui me fait penser à celle des trains fantômes. A l’extérieur, on remonte sur le haut de la butte par des escaliers d’où cascadent les faisceaux d’une végétation foisonnante. Quel curieux paradis !

La vie collective des cigales et des fourmis

Le village Troglobal semble tout droit sorti d’un conte de fées : il me fait penser à la demeure labyrinthique d’une famille de trolls enjoués. Mais l’angélisme n’est pas de mise pour autant : aucun des habitants que nous croisons ne nous cache la rudesse des hivers, quand l’eau de pluie ruisselle en torrents à flanc de butte et couvre les parties basse d’une boue qui devient comme un second vêtement. L’humidité demeure le problème principal, et rend beaucoup des ateliers communs inutilisables durant de nombreux mois de l’année.

Mais le reste du temps, la vie y semble joyeuse et dynamique. Une grosse vingtaine de personnes vivent là de manière plus où moins sédentaire, en suivant les principes d’une charte en forme de jeu  peaufinée au fil des années. Quand une personne s’en va, une autre reprend son nid et l’aménage à sa sauce. Si  l’envie prend à l’une d’elle d’aménager une nouvelle cavité, libre à elle, et il est fort probable qu’elle trouvera du soutien pour l’aider dans ses travaux parmi les autres fourmis ! 

Toutes les décisions importantes concernant le lieu sont de toutes façons prises de manière collective lors des réunions hebdomadaires de la communauté. On y gère les questions liées à la vie quotidienne, la gestion de l’eau (puisée et filtrée par un système phytosanitaire sur le terrain), de l’électricité qui coûte de plus en plus cher, des espaces de vie communs… 

Mais ces réunions servent aussi à organiser les événements festifs qui rythment la vie du lieu. Car n’oubliez pas que les jeunes cigales naissent et grandissent dans la terre avant de rejoindre les frondaisons !

Et des cigales, il y en a ! En effet, le lieu est aussi le siège de l’association Artglodyte3 qui œuvre avec les collectivités locales et propose des stages, notamment à de jeunes tailleurs de pierre en formation. 

Rencontre avec Zaz et Manoocha

Un peu plus tard, les fondateurs du lieu nous rejoignent pour nous raconter une partie de l’histoire du village Troglobal. Il y a 25 ans, Zaz et son ami PaKo ont acheté ce terrain à l’abandon avec l’idée d’y faire naître quelque chose. Un tas d’idées ont fusé, mais c’était « trop global ». Ainsi est né le nom du lieu. Manoocha a rejoint Zaz quelques années plus tard, et ils vivent maintenant dans une incroyable maison (digne des plus beaux albums de Claude Ponti !) qu’ils ont construite un peu à l’écart, dans ce qui servait autrefois de dépotoir aux gens du coin. Ils y ont élevé leur fille et abritent aujourd’hui plusieurs chats dont beaucoup approchent de la vingtaine et viennent couler ici  de derniers jours heureux. Sur le site, Zaz s’occupe entre autres d’accueillir et d’accompagner les jeunes tailleurs de pierre. Manoocha quant à elle occupe principalement l’atelier vitraux, mais elle est aussi clown et nous parle d’un nombre invraisemblable de projets qu’elle anime ou auxquels elle participe en dehors du village Troglobal.  

Sous le regard bienveillant de ces personnes qui vivent là depuis l’origine du lieu, nous écoutons naître les arches et les voûtes, les soirées endiablées, les ateliers créatifs, les tours de récup’ pour la nourriture collective, les idées qui fusent, qui meurent, qui renaissent… Les galères aussi : les plaintes pour tapage nocturne, les suspicions des élus locaux qui y voyaient un « repaire d’activistes », le long procès pour 27 manquements au code de l’urbanisme…

Puisqu’il faut bien refaire surface…

Nous savons bien à quel point il est difficile de vivre autrement, hors des sentiers battus et du modèle choisi (ou subi!) par le plus grand nombre. Leur récit nous touche et nous donne de l’espoir. Car la vie ici plus encore qu’ailleurs, n’en finit pas de bruisser.

Ma tête éclate de mille rires et chants d’oiseaux devant cet autre monde possible. C’est comme si on venait de me crier aux oreilles un secret plus grand que moi dont l’écho sonne en acouphènes, comme une évidence, impalpable mais qui pourtant nourrit tout mon être. C’est possible.

Vivre autrement. Construire ensemble, dans une merveilleuse fourmilière. Je voudrais rester ici, encore un peu, mais on nous attend ailleurs alors il faut partir. Bientôt, nous reviendrons. L’étreinte de Manoocha scelle cette promesse. Bientôt. Très bientôt. Ou je vais manquer d’air.


Sources :

1- paroles issues de la chanson Les cigales, de La Rue Kétanou

2- https://troglobal.wordpress.com/ 

3- https://artglodyte.org/ 

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